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Comment la bourgeoisie industrielle a inventé le football

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Contrairement à ce qui est parfois avancé par facilité, le passage de la soule au football n’est pas le fait d’une simple évolution historique. Ce n’est pas une soule à laquelle on aurait juste ajouté des règles. Il s’agit d’une transformation politique en profondeur de ce qui était une pratique ludique et culturelle de la paysannerie. Ce qui pouvait être pratiqué par futilité, ne doit plus l’être pour la bourgeoisie que par utilité. La philosophie du rendement et l’idéologie productiviste étant au fondement de la vision bourgeoise du sport.

 

Le développement de l’industrie anglaise au 18e siècle va attirer de nombreux paysans aux abords des villes. Ce qui ne sera pas sans effet sur la pratique du mob football. Celle-ci, principalement rurale, s’avère vite antagonique avec les intérêts économiques de la bourgeoisie. Les dégâts causés par les parties de mob football engendrent beaucoup trop de destruction de capital agricole à leurs yeux. Pour remédier à cela, le Highway Act est promulgué en 1835. Il en interdit la pratique dans les rues et à travers champs et la contraint sur des terrains clos dédiés à cet effet.

Parallèlement à cela, les programmes des public schools et des proprietary schools sont révélateurs de la nouvelle mainmise bourgeoise sur les institutions éducatives, et vont placer le sport comme une discipline scolaire à part entière. L’accès à l’éducation se démocratise mais cela concerne surtout les enfants de la petite-bourgeoisie, car les enfants de prolétaires vont eux soit à l’usine soit à la mine.

Si le sport tient une place de choix et s’institutionnalise c’est aussi que certains directeurs d’école ont compris que ça pouvait être un parfait outil pour canaliser l’indiscipline des élèves. Cela sera l’utilisation première du sport dans les public schools. Mais cette vision utilitariste propres aux éducateurs bourgeois reste néanmoins en concurrence avec la vision du sport beaucoup plus élitiste de l’aristocratie, partisane d’un « sport pour le sport », pratiqué entre « gentlemen », et autres valeurs excluantes qui persisteront, elles, à travers l’olympisme.

Le sport qui se pratique alors dans les public schools est une sorte de soule « raccourcie » à partir de laquelle seront inventés et le football moderne et le rugby. La séparation entre les deux sports s’officialise par la première codification des règles visant à unifier la pratique du football, connue sous le nom de Cambridge Rules édictées par des représentants de plusieurs écoles de la ville en 1848, afin de faciliter les rencontres sportives. Les premières compétitions ne tardent pas, puisque la première coupe d’Angleterre, la Cup, est jouée en 1871.

Ces règles sont emblématiques et fondatrices car elles proscrivent l’usage des mains. On parle alors aussi de dribbling game, sorte de pré-football où il s’agit de pousser la balle à l’aide des pieds. Le dribbling game est caractérisé par son approche très individualiste, puisque le joueur qui a le ballon dans les pieds, le pousse jusqu’à ce qu’il le perde. La passe intervient toutefois quelques années plus tard (passing game), orientant ainsi le jeu vers une pratique plus collective.

De ce football exclusivement scolaire, qui balbutie ses premiers mots, les ouvriers en sont exclus. Ils ne commenceront à être de la partie que quelques années plus tard, à la faveur de la diffusion du football hors des structures scolaires.

When saturday comes

L’obtention du samedi après-midi et du dimanche chômés, sans diminution de salaire, marque l’invention du « week-end » vers 1850 et va participer au décloisonnement et à la démocratisation de la pratique du football. Il va alors très vite structurer le maigre temps libre des prolétaires, qui vont soit y jouer, soit regarder des matchs comme on assiste à un divertissement. Et le samedi après-midi devient le moment de la semaine dédié à cette pratique.

Des clubs vont alors se construire autour des paroisses (en 1880, environ un quart du millier de clubs sont sous le patronage de l’Église) comme par exemple à Bolton ou Aston Villa. Mais aussi  autour des usines ou dans le bassin sidérurgique comme pour Sheffield ou West Ham. Le club de Manchester United dépend lui de l’entreprise des chemins de fer. Tous ces clubs sont alors composés en majorité d’ouvriers. L’adhésion des prolos est au-delà des espérances, bien qu’il s’agisse d’une manière pour le patronat industriel de garder le contrôle sur eux, même pendant leur temps libre. Fort de cette popularité, l’industrie du football va se développer autour de l’industrie anglaise, mais va aussi générer ses propres profits, dans un premier temps surtout les recettes au guichet des stades. Bien plus tard ces profits là se développeront encore avec le marketting, puis la commercialisation des droits de retransmission télévisée.

Avec les clubs londoniens, dont la composition sociale repose plus sur des joueurs issus des classes dominantes, l’essentiel des clubs de football anglais cohabitent au sein de la Football Association, fondée en 1863. Mais l’inévitable opposition entre la bourgeoisie et l’aristocratie va se cristalliser autour de la question du professionnalisme qui sera instauré dès 1885 sous la pression des clubs du bassin industriel du nord du pays[1]. Comme un symbole, deux ans plus tôt, les ouvriers de Blackburn triomphaient de l’équipe du collège d’Eton en finale de la Cup. Une victoire annonciatrice de la suprématie bourgeoise sur le football anglais sur les volontés confiscatrices des aristos.

Naissance du professionnalisme et du sportif-prolétaire

A mi-chemin entre l’acquis social et la condition sine qua non pour que l’industrie du football puisse se pérenniser dans le nord, l’ensemble des clubs des bassins minier et sidérurgique valide le fait de dédommager leurs joueurs. Depuis un certains temps, les joueurs revendiquaient une compensation financière du manque à gagner en terme de salaire, dû à la participation aux matchs et aux entraînements. En plus du dédommagement des absences au boulot, les joueurs évoquent aussi le risque récurrent de blessure et veulent en contrepartie une sorte de prime, en guise d’assurance. Pour les clubs du sud du pays rémunérer des sportifs est totalement inconcevable et justifie la rupture avec les clubs qui le font.

Ainsi naît le premier championnat professionnel de football en 1888. Les industriels qui possèdent les clubs du nord entrevoient eux l’impact bénéfique qu’aura sur la compétitivité de leur club le fait de professionnaliser les joueurs. Autrement dit que leur quotidien soit dévolu à la pratique du football et à la valorisation de la marque associée au club qui les emploie.

Car bien sûr les footballeurs sont des employés, et le professionnalisme instaure un rapport de force nouveau avec les propriétaires de clubs qui leur imposent des conditions contractuelles drastiques. Le système de retain and transfer ne laisse aucune marge de manœuvre au joueur qui souhaiterait changer de club et, même s’il est un cran au-dessus du salaire moyen, un salaire maximum est institué. Cette situation, en plus des nombreuses brimades et amendes pour « misconduct » vont déboucher sur la première expérience syndicale en 1907 après 14 années de tentatives infructueuses, avec la création de l’Association Football Players’ Union[2].

Les années suivantes virent la diffusion du football à travers le monde au gré de l’impérialisme anglais et du commerce international. A côté de ça plusieurs initiatives exclusivement ouvrières vont voir le jour et peu à peu se fédérer dans le sport travailliste. Un nouveau front s’ouvre alors.

[1] Le même type de scission, et pour les mêmes motifs, marquera la naissance du rugby à XIII

[2] A lire le court texte de Claude Boli : « La création du syndicat des footballeurs anglais ». https://onclefredo.wordpress.com/2015/12/02/2-decembre-2007-le-premier-syndicat-de-footballeur-voit-le-jour-en-angleterre/

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