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Grèce: ce que l’occupation de la place Syntagma en 2011 peut nous dire de « Nuit debout »

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Ces dernières semaines, dans le contexte de lutte contre la loi Travail, le mouvement citoyen Nuit Debout occupe le devant de la scène médiatique. Sa proposition d’occupation des places au soir de la journée de grève du 31 mars, trouve un échos dans les principales villes de France avec des niveaux de réussite divers. Les organisateurs de la Nuit Debout tentent de reproduire les mouvements Indignados nés en Espagne et en Grèce en 2011, précédant les victoires électorales de Podemos et Syriza. Voici, pour se faire une idée des limites de ce type de mobilisation, un retour critique sur l’occupation de la place Syntagma à Athènes, du 25 mai au 29 juin 2011.

Quand l’austérité ne touche plus seulement les prolétaires.

Après un an de mesures d’austérité mises en place en 2010, les conditions de vie des prolétaires grecs s’étaient violemment dégradées. Le pays, surendetté, s’était engagé auprès de ses créanciers (FMI, BCE et U.E) à baisser de façon brutale les salaires directs et indirects – retraites, assurance chômage et assurance maladie ayant aussi été méchamment rabotées. Le taux de chômage était alors passé en un an de 11,6 % à 16,2 % et atteignait même 42,5 % chez les moins de 24 ans.

Le 25 mai 2011, c’était un jour de manif contre le second plan de rigueur que s’apprêtaient à voter les députés. Les manifestants installèrent donc leur campement sur la place Syntagma, face au Parlement, pour marquer leur opposition. Cette occupation intervenait dans un contexte d’extension de la crise grecque qui impactait dorénavant la classe moyenne et une partie de la petite-bourgeoisie.

Occuper les places au pied des Parlements, était alors un phénomène en vogue, popularisé par le mouvement de la place Tahrir lors du Printemps arabe en Egypte. Le mouvement des indignés, dit du 15M, en Espagne, fit aussi de l’occupation des places sa marque de fabrique. Celle de la place Syntagma en reprit la forme démocratique, avec une assemblée quotidienne, mais aussi son contenu citoyenniste, et la dénomination « Indignados ».

D’emblée, ce mouvement posa ses intentions citoyennes et n’offrit comme perspective politique contre la crise, qu’une réforme de la représentation politique. Les manifestants affirment qu’ils n’ont plus confiance dans les représentants, c’est pourquoi ils demandent sur le modèle des Indignados espagnols : « Qu’ils s’en aillent tous ! ».

Un interclassisme indépassable.

Derrière le slogan rassembleur « Nous ne devons rien, nous ne vendrons rien, nous ne paierons rien », le campement de la place Syntagma frappe par la diversité de sa composition sociale. On retrouve un grand nombre de salariés du secteur public, mais aussi des chômeurs, des étudiants, des retraités. Et, chose plus inédite dans les mouvements sociaux, des commerçants ou encore des auto-entrepreneurs se joignirent aussi à l’occupation.

De toute évidence, tout ce monde n’a pas les mêmes intérêts. Cette contradiction trouve d’ailleurs son expression dans la disposition de l’occupation. Sur la partie haute de la place, au plus près du Parlement, on retrouvait ainsi les fonctionnaires et les franges petite-bourgeoises. Tandis que la partie basse de la place accueillait plutôt les étudiants, les chômeurs et quelques travailleurs précaires.

Malgré les tentatives des premières assemblées d’occupation d’harmoniser la lutte argumentant que les problèmes de chaque franges étaient dus à la même austérité, il ne se jouait pas les mêmes choses selon qu’on était chômeur ou petit-commerçant. D’un côté, les franges installées en haut de la place se jetèrent dans la bataille contre la prolétarisation qui leur était promise par la crise. La petite-bourgeoisie s’élèvant en premier lieu contre la hausse des taxes et surtout la fin des « professions protégés »1. D’un autre côté, les chômeurs grecs et les travailleurs précaires rejoignirent l’occupation dans la continuité des luttes contre le mémorandum de 2010.

Chose importante à signaler, les franges de la jeunesse sans avenir ou du prolétariat immigré, qui composaient le gros des manifestants du mouvement insurrectionnel de décembre 2008 étaient absents de l’occupation et des assemblées de la place. Tout comme les ouvriers.

Par contre, on les retrouvait tous, logiquement, lors des trois journées de grève générale (15, 28 et 29 juin), qui remirent au centre la question de classe. Ces manifs rassemblèrent plus de 50 000 personnes dans la rue, et malgré l’encadrement habituel des centrales syndicales bureaucratiques, une bonne partie s’affronta avec la police.  Le temps de ces manifestations, l’occupation de la place prenait un autre sens et devenait une position à défendre face à aux flics, ce qui explique en partie que beaucoup d’occupants, toutes franges confondues, aient pris part à ces affrontements. Et ce, au grand dam des leaders Indignados.

Un discours démocratique et citoyenniste qui ne s’attaque pas à l’économie.

La composition interclassiste du mouvement a donc montré dès les premières heures ses limites. Les gens n’étaient guère conviés à ces assemblées en tant que prolétaires en lutte, mais en tant que citoyens, avec pour seul débouché une réforme démocratique des institutions. Tout cela teinté d’un appel à recouvrer la souveraineté du pays face à ses créanciers, d’où les nombreux drapeaux grecs exhibés sur la partie haute de la place lors du mois d’occupation2. Se prétendant au-delà des partis et des contradictions sociales, le citoyennisme ne pouvait tolérer que le seul drapeau national, symbole du compromis de classe.

Face au lot d’attaques contre les conditions de vie et au durcissement de la répression policière contre les franges les plus récalcitrantes du prolétariat, le mouvement Indignados n’opposa à la crise économique guère plus qu’une revendication de « démocratie réelle ». Fonctionnant certes sur un mode assembléiste, mais ne proposant pas autre chose qu’un débouché électoral et le remplacement des gouvernants. Comme si le problème n’était pas le capitalisme.

De fait, rien ne se décide dans ces assemblées que les leaders indignés présentent comme de simples « ateliers de démocratie ». Les rares initiatives parties de l’occupation de la place, comme des actions en direction des OAED (équivalent de Pôle Emploi) émanèrent de l’éphémère regroupement de chômeurs et précaires qui était formé. Et le collectif citoyen Den Plirono3 a aussi tenté d’étendre ses actions de refus de paiement à la base, sans que ça ne rencontre de grand succès.

Une antithèse de l’insurrection de décembre 2008.

Contrairement à 2008, encore dans toutes les têtes, le mouvement des « Indignados » n’a jamais vraiment cherché à entraver la circulation des marchandises, encore moins la production. L’occupation en elle-même n’a finalement que très peu perturbé la vie économique de l’hyper-centre, et les mauvaises langues dirent même qu’hormis les jours d’émeutes, les restaus et cafés autour de Syntagma virent dans cette marée humaine une bénédiction commerciale.

« Il est vrai qu’insulter les politiciens et les flics devant le Parlement, passer du temps avec autant d’autres gens, manger, boire, danser, discuter et dormir ensemble procure un sentiment agréable, c’est une rupture avec la normalité de la vie quotidienne. Mais il manquait à ce mouvement les actions pratiques et l’imagination que les émeutes de décembre 2008 avaient engendrées. » (SIC n°1)

De très nombreuses assemblées et occupations sont nées dans le feu de l’insurrection de décembre. Dans les facs, dans les quartiers et même au siège du principal syndicat. Leur multiplication donnait au mouvement autant de bases d’élaboration collective. Il en sortait des actions continues et des attaques quotidiennes contre l’économie et contre les flics chargés d’en assurer le bon déroulement. En 2011, le mouvement des Indignados avait d’autres ambitions.

Epilogue en tapis rouge pour la gauche alternative.

Au fil des assemblées d’occupation de la place Syntagma, une forme de bureaucratie s’est instaurée. Des militants politiques de gauche, parfois d’ex députés, en verrouillaient l’expression et neutralisaient les rares possibilités pratiques comme l’organisation d’un refus massif de paiement « à la base ».

L’échec du mouvement Indignados à faire barrage au second plan de rigueur n’en a pas moins préparé le terrain à Syriza qui en est sorti renforcé en tant que principale alternative électorale à la crise, aux yeux d’une classe moyenne voulant conserver ses acquis.

La suite on la connaît, après une première percée électorale en 2012 qui vit Syriza supplanter l’historique PASOK, le parti accède au pouvoir en 2014. Deux ans plus tard, sans surprise le parti de Tsipras va de renoncements en renoncements et les prolétaires, dont les conditions de vie ont continué de se dégrader, ne voient pas plus le bout du tunnel.

natioindigné

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Notes.

1 Vaste mesure concernant environ 150 corporations, des taxis aux pharmaciens, en passant par les coiffeurs, les assurances ou encore les croque-morts. Le plan de rigueur impose à la Grèce de libéraliser ces professions, et de les ouvrir à la concurrence.

2 Panayotis Sotiris, universitaire de gauche, soutien du premier gouvernement Syriza déclara à propos de ces drapeaux grecs : « L’utilisation massive de drapeaux grecs dans les rassemblements, une pratique faussement interprétée par des sections de la gauche comme étant  »nationaliste », est une expression d’un besoin de souveraineté populaire, de cohésion sociale et de dignité sociale et collective. »

3 Den Plirono était à l’origine un mouvement citoyen de refus de paiement à la base, rendu célèbre par ses actions directes de péages gratuits, ses sabotages (distributeurs de banques, machines à composter les tickets de transport). Il s’est transformé en parti politique en 2012.

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Pour aller plus loin, lire, en lien ici: « Le mouvement des « Indignados » en Grèce », SIC n°1 – Juillet 2011.

A propos de Ousny Bandi

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