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Daech, aux frontières du réel? #2 Retour vers le futur

Temps de lecture estimé : 9 minutes

Nous publions ici la deuxième partie d’une série de trois articles sur Daech. Ils sont parus il y a peu dans le journal BadKids. Ils ont été redécoupé pour la lecture sur le net.

Les États syrien et irakien sont des modèles de centralisme, de surveillance tentaculaire, d’autoritarisme, et de monopole. Les tensions géopolitiques face à l’occupant israélien ou le challenger iranien n’expliquent pas tout, les contradictions de classe et les oppositions au sein de la classe dirigeante dans les territoires syrien et irakien complètent le tableau. La formule paranoïaque que ce type de gouvernement propose a largement séduit les dirigeants de Daech, qui ont décidé de se la réapproprier sans changements structurels majeurs.

Les premiers pas de l’État Islamique se font dans la cours de promenade de la prison de Camp Bucca entre 2003 et 2009. A cette époque, on parle encore de Al Qaida en Irak. Des Moudjahidines rencontrent d’anciennes élites de l’armée de Saddam Hussein. Et c’est le coup de foudre. Les uns parlent des Américains. Les autres parlent des Américains. Et ils décident de se réapproprier les territoires spoliés par les Américains et remis aux autorités chiites. Afin de procéder à cette opération, ils établissent une structure élaborée par  Haji Bakr, ancien colonel des Services de Renseignements Irakiens. Entre 2010 et 2011, de nombreuses manifestations, proches des slogans des printemps arabes, secouent les zones sunnites irakiennes, qui réclament la fin de la ségrégation de la minorité sunnite (au nord de l’Irak) et la fin de la corruption des élites chiites. Ces manifestations sont violemment réprimées par le nouveau régime irakien. Les islamistes y repère un terreau fertile. Fin 2012, Haji Bakr, laïc convaincu, part pour la Syrie. Il doit constituer un territoire conséquent en vue d’attaquer l’Irak. Il s’installe à Tal Rifaat, ville connue pour ses hommes revenus des pays du Golfe dans les années 80 avec des convictions radicales et de précieux contacts. Il rédigea alors le grand projet. Sorte de croquis de l’État Policier Islamique par excellence.

Tout commence par la mise en place d’une dawa dans chaque ville syrienne, un centre de prédication islamique, où on cherche à recruter des sympathisants. Parmi ceux-ci, on prenait deux personnes chargées d’établir un rapport du village : faire le compte des familles puissantes, faire la liste des personnes importantes dans ces familles, trouver leurs sources de revenus, trouver les noms des personnes faisant partie des brigades rebelles dans le village, trouver le nom des chefs, de celui qui contrôle les brigades, ainsi que leur orientation politique, trouver leurs activités illégales au regard de la charia pour pouvoir les faire chanter. De jeunes hommes étaient recrutés pour obtenir les faveurs matrimoniales des filles des familles les plus influentes. Les mouchards sont lancés, à peine 20 ans. Bakr a prévu un émir pour chaque province, un commandant chargé des assassinats, des enlèvements, des tireurs d’élite, de la communication et du codage, ainsi qu’un émir chargé de surveiller les autres émirs. Tout le monde surveillait tout le monde.

Un autre héritage de l’agent irakien à la tête de l’EI va, durant les premiers mois de cette année 2014, jouer un rôle décisif : ses contacts remontant à plus de dix ans avec les services de renseignements d’Assad. Pour rappel, en 2003, le pouvoir de Damas flippe que le président américain de l’époque, George W. Bush, après sa victoire sur Saddam Hussein, puisse envahir la Syrie. Les services syriens sont notamment accusés par le gouvernement irakien d’avoir faciliter le passage de candidats au djihad de Libye, d’Arabie Saoudite et de Tunisie vers Al-Qaida en Irak. Il s’ensuivit une étrange partie à trois entre les généraux syriens, les djihadistes venus du monde entier et les anciens officiers de Saddam Hussein: une joint-venture d’ennemis jurés pour rendre la vie des Américains en Irak infernale. N’oublions pas non plus la libération de centaines de prisonniers djihadistes syriens aux premières heures de la révolution syrienne afin de contrer les groupes rebelles.
Des conditions favorables à la mise en place du plan final, l’invasion de l’Irak. Mais l’EI en Irak ne se présente pas comme une armée d’occupation. Au contraire, elle se présente comme une armée de libération des populations sunnites du Nord. Elle destitue et assassine publiquement les quelques chefs désignés comme corrompus mais laisse l’organisation de la vie telle quelle, après allégeance des dirigeants, donc promesse de versement des différentes taxes sur les produits agricoles, industriels et commerciaux, dont l’ancienne centralisation par les régimes baasistes facilitent l’accaparement. Certains y voient un contre-pouvoir sérieux face à l’Etat irakien pro-chiite, d’autres quittent les lieux sans trop tarder. Daech est au pouvoir.

UN JOUR A MOSSOUL

Le 10 juin 2014, cent ans après la mise à mort de l’Empire Ottoman, Daech, à Yaaroubiya, poste une photo intitulée « Briser la frontière Sykes-Picot », du nom de l’accord entre la France et la Grande Bretagne pour le partage du Moyen-Orient à la fin de la Première Guerre Mondiale. Cette frontière qu’ils effacent, c’est la frontière syro-irakienne, et, bien qu’elle n’ait pas été dessinée en 1916 par les accords Sykes-Picot, mais par la Grande Bretagne mandataire au moment du rattachement de Mossoul à l’Irak, un peu après 1925, on comprend l’objectif. Ce n’est pas une erreur historique que les miliciens de Daech ont commise ce 10 juin 2014, c’est un coup de force symbolique visant à mettre en avant la portée de leur geste, celui d’avoir définitivement vengé le peuple arabe sunnite de la colonisation occidentale en faisant sauter les barrières, en réaffirmant un contrôle d’un territoire trop longtemps aux mains des Infidèles. Dire cela, c’est aussi rappeler la soumission, donc la trahison, des précédents Etats syrien et irakien vis-à-vis de cet Occident. Daech réécrit l’histoire, sans égratigner l’Arabie Saoudite pour l’heure.

Pour ce qui est de la nouvelle administration des différents rapports sociaux à l’œuvre sur les territoires, celle-ci consiste en une nouvelle modélisation, donc une nouvelle distribution des positions sociales en fonction du découpage idéologique élaboré par ces élites à partir des textes sacrés, immédiatement politiques par la pression d’un canon de kalachnikov sur la tempe. Ce nouveau modèle, très peu concerné par la question de l’exploitation de l’homme par l’homme (sauf lorsque celui-là refuse ce que lui impose celui-ci), est particulièrement attentif à la question de l’exploitation de la femme par l’homme[1]Non pas que la situation des femmes était particulièrement aisée pendant le régime de Saddam Hussein, ce dernier ayant notamment légalisé le crime d’honneur, c’est-à-dire le droit pour un homme d’assassiner quelconque femme (fille, femme, sœur) coupable d’adultère ou de mauvaises mœurs.. A partir de la production d’un discours moral, de l’érotisme des cheveux au caractère irrépressible de la déviance féminine, les femmes sont en quelque sorte assignées à résidence[2]Un service spécifique a été créé pour contrôler les comportements féminins. Il s’agit d’une milice composé principalement de femmes étrangères, la brigade Katibat El Khansa., c’est-à-dire que le seul sens d’un être humain doté d’un vagin réside dans sa fonction reproductive, biologiquement et socialement, fonction reproductive matérialisée par les quatre murs d’une maison, « avec deux salles de bain »[3] Dixit une bouffonne partie faire son djihad sans avoir fait table rase de ses réflexes matérialistes.. Quant aux rapports ethniques, ils sont dissouts dans les rapports religieux, le découpage des catégories sociales de surface ne se faisant qu’à partir de l’opposition binaire « croyant / non-croyant », non-croyant désignant des minorités confessionnelles et/ou ethniques (les Chiites, les Chrétiens, les Yézidis, certains Kurdes etc.) non-islamisées à qui l’on propose l’impôt des dhimmis ou l’exil (ou la mort), avec option esclavage pour les femmes Yézidis[4]Pour justifier l’esclavage des femmes Yézidis, il y a deux élements. Tout d’abord, au temps d’Omar, l’esclavage était une pratique courante. Ensuite, les Yézidis sont considérés comme une sorte de secte, « adoratrice du Diable ». Elles n’ont donc pas grand-chose d’humain selon Daech., toujours dans cette même logique de la fonction reproductive. Le 11 juin 2014, à Mossoul, l’État Islamique en Irak et au Levant rend publique une charte de 16 articles régissant la vie à l’intérieur de la ville. Parmi ces points, il menace ses opposants de « l’homicide, la crucifixion, l’amputation des bras ou (et) des jambes, ou l’exil » (article 5)[5]Article mis en œuvre lors du refus de travail des employés de la voierie. L’alcool, le tabac et les drogues sont interdits (article 8). Toutes les manifestations publiques, considérées comme contraires à l’islam, sont interdites (article 10). L’EI promet également la destruction des statues édifiées avant l’avènement de l’islam (article 13). Les femmes ne peuvent sortir que vêtues d’un niqab et accompagnées d’un membre de leur famille (article 14)[6]) Selon un document daté du 16 octobre 2014, présenté par l’agence de presse Iraqi news, l’État islamique aurait fixé le prix de vente des femmes yézidis ou chrétiennes, comme esclaves, entre 138 et 35 euros. « Une fillette âgée de 1 à 9 ans coûterait 200 000 dinars (soit 138 euros), une fille de 10 à 20 ans 150 000 dinars (104 euros), une femme entre 20 et 30 ans 100 000 dinars (69 euros), une femme entre 30 et 40 ans 75 000 dinars (52 euros) et une femme âgée de 40 à 50 ans 50 000 dinars (35 euros) ». Le document stipule l’interdiction d’acheter plus de trois femmes », sauf pour les « Turcs, les Syriens ou les Arabes du Golfe »..

TOUT CHANGER POUR QUE RIEN NE CHANGE

Ainsi, lecteur aguerri du Guépard, l’EI prend soin de tout changer pour que rien ne change. En réalité, ce nouvel aménagement des rapports quotidiens, qui pourrit la vie à des millions de gens, n’implique pas de changement majeur dans l’organisation des institutions liées au pouvoir et à l’autorité. Recyclage des centralismes étatiques syrien et irakien, allégeances des structures tribales, l’EI ne perd rien et transforme, avec pour objectif de tenir un territoire islamique où les gens ne bronchent pas et travaillent, pour Messieurs les Gros. Chairs à patrons, chairs à canons (service militaire obligatoire pour tout homme de plus de quatorze ans), la vie sous l’EI, c’est vraiment la merde, et la mort si on ouvre trop sa gueule. Pourtant, ça et là, des gens se bougent, sortent dans la rue, refusent de travailler, prennent les armes contre leurs bourreaux. Dans cette ambiance-là, il n’y a pas de petits combats et il semblerait que les défections au sein de Daech soient de plus en plus nombreuses. Tout comme les incivilités à l’égard des Autorités[7]Comme à Manbij, en Syrie, où des dizaines de civils sont sortis dans la rue le 12 novembre dernier pour demander le départ des djihadistes..

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »
Antonio Gramsci, Cahiers de Prison

Ce (trop) rapide passage en revue de la genèse de l’État Islamique avait pour but de repositionner le groupe à la fois dans son rôle bourgeois, organisant l’exploitation capitaliste sur son territoire (cf. encart sur cette page), dans son rôle réactionnaire, vu les règles qu’ils imposent à la population qu’il domine, et dans la défaite que ce genre d’alternative promet. De nombreux aspects ont été mis de côté, en ce qui concerne l’histoire, la vie quotidienne, la structuration précise du groupe, mais l’espace ne permettait pas d’aller plus loin. Une très bonne brochure intitulée « Califat et barbarie »[8]Brochure en deux parties présente sur le site ddt21.noblogs.org revient plus précisément sur toute l’histoire de ces bâtards.

Il ne sert à rien de jouer les parieurs géopolitiques. L’État Islamique court à sa perte mais assurément, dans sa fuite, il continuera à tirer. La guerre qui mine les territoires irakien et syrien est une guerre de puissants. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que l’illusion du caractère confessionnelle du conflit puisse s’estomper au profit d’une lecture matérialiste mettant en avant les intérêts économiques que se contestent les capitalistes en tout genre, et que les prolétaires de là-bas n’auront jamais. Et qu’au-delà de la lecture, puisse se développer un mouvement prolétarien contestant cette mainmise de nos vies par les puissances capitalistes de ce monde. Mais l’espoir, ce n’est pas suffisant.

Dernière partie,  » De l’argent il y en a dans les caisses du califat !  » mardi prochain.

Références et sources   [ + ]

1. Non pas que la situation des femmes était particulièrement aisée pendant le régime de Saddam Hussein, ce dernier ayant notamment légalisé le crime d’honneur, c’est-à-dire le droit pour un homme d’assassiner quelconque femme (fille, femme, sœur) coupable d’adultère ou de mauvaises mœurs.
2. Un service spécifique a été créé pour contrôler les comportements féminins. Il s’agit d’une milice composé principalement de femmes étrangères, la brigade Katibat El Khansa.
3. Dixit une bouffonne partie faire son djihad sans avoir fait table rase de ses réflexes matérialistes.
4. Pour justifier l’esclavage des femmes Yézidis, il y a deux élements. Tout d’abord, au temps d’Omar, l’esclavage était une pratique courante. Ensuite, les Yézidis sont considérés comme une sorte de secte, « adoratrice du Diable ». Elles n’ont donc pas grand-chose d’humain selon Daech.
5. Article mis en œuvre lors du refus de travail des employés de la voierie
6. ) Selon un document daté du 16 octobre 2014, présenté par l’agence de presse Iraqi news, l’État islamique aurait fixé le prix de vente des femmes yézidis ou chrétiennes, comme esclaves, entre 138 et 35 euros. « Une fillette âgée de 1 à 9 ans coûterait 200 000 dinars (soit 138 euros), une fille de 10 à 20 ans 150 000 dinars (104 euros), une femme entre 20 et 30 ans 100 000 dinars (69 euros), une femme entre 30 et 40 ans 75 000 dinars (52 euros) et une femme âgée de 40 à 50 ans 50 000 dinars (35 euros) ». Le document stipule l’interdiction d’acheter plus de trois femmes », sauf pour les « Turcs, les Syriens ou les Arabes du Golfe ».
7. Comme à Manbij, en Syrie, où des dizaines de civils sont sortis dans la rue le 12 novembre dernier pour demander le départ des djihadistes.
8. Brochure en deux parties présente sur le site ddt21.noblogs.org

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