Download Free FREE High-quality Joomla! Designs • Premium Joomla 3 Templates BIGtheme.net
Acceuil / France / Se lever pour 687 euros par mois : vis ma vie d’AVS

Se lever pour 687 euros par mois : vis ma vie d’AVS

Temps de lecture estimé : 5 minutes

L’Éducation Nationale se gave de travailleuses et de travailleurs précaires. Parmi lesquels un grand nombre d’Auxiliaires de Vie Scolaire (AVS), principalement des femmes, qui accompagnent des élèves handicapés dans leur scolarité. Alors que depuis quelques années plusieurs collectifs ont vu le jour, la lutte peine à s’organiser. Pourtant tous les ingrédients sont là.

Le marché du travail précaire. Comme la majorité des AVS de l’académie de Montpellier, Miryam* (prénom modifié) a signé un contrat de type CUI-CAE. La condition, c’est être chômeur « longue durée », c’est à dire depuis plus d’un an. « Quand Pôle Emploi m’a proposé ce contrat, je me suis dit que ça me ferait toujours ça, mais là j’ai l’impression d’y perdre » nous dit-elle. Ce type de contrats aidés est réservés aux employeurs publiques ou associatifs. Comprenons-nous bien, c’est l’employeur qui est aidé via une exonération de cotisations patronales et de taxes1 et une aide financière de l’État pour la rémunération. Ce « coup de pouce » peut aller jusqu’à 95 % du SMIC Brut pour le secteur dit « non-marchand » (47 % du SMIC Brut pour les entreprises). Autant dire que ça ne fait plus grand-chose à débourser pour l’employeur qui peut ainsi profiter d’une main d’œuvre « bon marché », servie sur un plateau par Pôle Emploi. Ça permet au passage de faire « sortir » tous ces exploités de la catégorie A. Et ça, c’est bon pour les statistiques du chômage.

Tableau à l’usage des présidents d’association pour leur montrer combien embaucher des CUI est avantageux.

En 2017, ce ne sont pas moins de 439 000 contrats aidés2 qui ont été signés ou reconduits en France. De quoi occuper, sur une période de 6 à 24 mois, plusieurs milliers de chômeurs3. Une fois qu’un chômeur ou une chômeuse est arrivé au terme de la durée légale de son CUI, c’est simple, l’employeur en prend un autre. Flexibles, temporaires, interchangeables. Voilà, en quelques mots les conditions d’exploitation promises par les CUI. Le tout presque gratuit. Concrètement sur les 687 euros de salaires (pour 20h / semaine), l’employeur ne débourse qu’une quarantaine d’euros par mois. Une manière comme une autre de mettre les chômeurs au turbin, à mettre sur le même plan que les politiques de workfare.

Le mode de calcul est simple. On multiplie le salaire brut (845,90) par 95 %. On obtient 803,61 euros qui est le montant total exonéré. L’employeur ne sort donc de sa poche que 42,29 euros. La vie est belle !

Travailleuses pauvres. La plupart des AVS sont jetées au boulot sans aucune formation, dans des conditions souvent difficiles. En découle une souffrance au travail logiquement amplifiée par le salaire misérable et un manque de reconnaissance. « On garde l’étiquette de la chômeuse à qui on a donné un boulot, presque par charité. Il y a quelque chose d’humiliant, au-delà du salaire de misère dans ces contrats » confie Miryam. « J’ai fini mon premier mois, en ayant le sentiment d’être livrée à moi-même. Mais le pire, c’est quand j’ai reçu ma première fiche de paye, avec 687 euros net écrit en bas. Je savais combien j’allais gagner, mais arrivée la fin du mois, voir qu’on a touché moins que les indemnités chômage qu’on avait avant., ça donne vraiment l’impression d’être une esclave moderne. »

A ce prix-là, vaut mieux savoir esquiver les tuiles. Celles-ci nous tombent toujours sur le râble quand c’est pas le moment. Sinon ça n’en serait pas. Alors entre deux crans de ceinture à resserrer, à défaut de luttes collectives, on s’allège le coup de la vie par une somme de petites techniques de débrouille quotidienne. Elle poursuit : « Beaucoup d’AVS cumulent un deuxième job d’appoint. Du soutien scolaire ou de la garde d’enfants. Ça permet de dépasser les 1000 euros. Pour celles qui n’ont pas ces à-côtés, une fois déduits les loyers et les factures, en vrai il reste que dalle ! Et encore, je ne te parle pas des collègues qui ont des gosses. »

« Le pire c’est quand on a une galère. Il y a bien l’assistante sociale du Rectorat, mais comme le CUI est un contrat de droit privé, on n’y a pas droit. Les rectorats emploient à la pelle plusieurs centaines de personnes qui ne leur coûtent que quelques miettes, et s’assurent par dessus le marché qu’on ne puisse pas bénéficier des enveloppes allouées à l’aide sociale. »

Quelle lutte collective ? Dans plusieurs villes des collectifs d’AVS (parfois élargis aux autres travailleurs précaires de l’Éducation) ont vu le jour. Principalement car la spécialisation dans l’accompagnement au handicap lui donne les contours d’un métier qualifié. Sans le statut, ni le salaire qui va avec.  Quand on est précaire, s’organiser n’est pas des plus faciles. « Les contrats sont plutôt courts, à temps partiel et les horaires décalés. On se sent isolé. Les rares collègues qu’on croise n’y croient pas et les syndicats ne donnent pas l’impression de pouvoir répondre à nos attentes. Comme si la marche était trop haute pour eux. On se sent vulnérable. » La grève ? « Légalement on a le droit, mais on nous culpabilise. On laisse un élève handicapé dans la merde en gros. C’est comme ça qu’ils nous tiennent. Mais en fait ce sont eux qui ne respectent pas les élèves handicapés, en ne payant que 600 balles quelqu’un pour les accompagner. »

Les bas salaires, la courte durée des contrats, le temps partiel imposé ou la pression hiérarchique, toutes ces raisons de se révolter sont autant d’obstacles à la construction de la lutte collective. Les revendications traditionnelles de « titularisation sans condition » des précaires font pale figure dans un contexte d’austérité où l’offensive capitaliste pousse justement à plus de précarité et moins de salaire. Il y a bien eu l’avancée de la CDIsation4, obtenue en 2014 par un début de mouvement sous escorte syndicale. Maigre conquête qui ne fait pas sortir les AVS du temps partiel imposé, et qui les y assigne pour une durée indéterminée. Et depuis, pas grand-chose. Les luttes restent très localisées, peinent à se fédérer et atteignent les limites de toute initiative corporatiste.

Reste l’auto-organisation sur des bases de classe pour œuvrer à dépasser l’impasse catégorielle. Mais comme on l’a vu, c’est un chemin qui se dépave morceau par morceau.

*******************************************

Notes:

1Cotisations exonérées : assurance sociale, allocations familiales. Taxes exonérées : taxes sur les salaires, sur l’apprentissage, « effort de construction ».

2Les contrats aidés existent depuis les années 70. Le CUI a été mis en place en 2010. Les 3/4 des contrats aidés sont des CUI, les autres relevant des Emplois d’Avenir (98 000). Il y a deux types de CUI : ceux destinés au secteur marchand (environ 36 000) et ceux du secteur public (« non-marchand »), la majorité 282 000. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’alternance : 400 000 en contrat d’apprentissage et 190 000 contrats de professionnalisation. Mis bout à bout, cela fait plus d’un million (Chiffres INSEE).

3Sachant que ces durées ne sont pas ultra restrictives. Des contrats aidés de 3 mois peuvent être prévus (réinsertion des détenus) à 60 mois.

4Possibilité de signer un CDI à l’issu des six années légales de contrat précaire en contrat AESH (Accompagnant aux Elèves en Situation de Handicap). C’est un contrat de droit publique, comme celui des surveillants (AED), renouvelable six fois.

A propos de Ousny Bandi

Regarder aussi

Une sélection de romans révolutionnaires

ImprimerNous proposons aujourd’hui une petite sélection de trois romans classiques révolutionnaires, venus de trois continents …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *