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Le tifo « Fuck LFP » et l’inéluctable pacification des tribunes

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Après l’envahissement du terrain par des supporters bastiais et le tifo marseillais insultant gentiment la Ligue Professionnelle de Football lors de la dernière journée de Ligue 1, il ne faut pas compter sur nous pour hurler avec les loups. La LFP a annoncé qu’elle allait prendre des sanctions. Il faut dépasser le moralisme que cherchent à nous imposer les instances bourgeoises du football pour mieux dévier la critique de leur action. Le rapport qui s’est construit depuis une vingtaine d’années, entre la LFP et les tribunes populaires est un rapport de classe. Et les mesures à l’encontre des supporters s’inscrivent dans un processus de pacification des tribunes quasiment abouti, renforcé par les diverses lois sécuritaires et l’état d’urgence. Le football marchand est un coffre-fort bien gardé.

La LFP veut des tribunes aseptisées… ou vides

Nous connaissons ce que le football peut produire en terme de manipulation des foules ou d’esprit de clocher absurde. Mais derrière les litanies hypocrites sur la violence des supporters, ce que la Ligue de Football Professionnel craint, c’est que ce désordre impacte ses recettes. La LFP est une instance bourgeoise. Dès lors qu’elle détient les droits de retransmission des matchs qu’elle commercialise à prix d’or (748,5 millions d’euros par an pour la période 2016-2020), la pacification des tribunes est un objectif central pour elle. Des images de violence en tribune, ou relayant des messages qui lui sont hostiles, c’est moins vendeur. D’où cette volonté politique d’aseptiser, par la répression si besoin, l’expression des tribunes. Besogne accomplie depuis de nombreuses années avec la complicité des clubs pour qui la recette de billetterie ne représente plus que 15 % des rentrées d’argent, contre 81 % il y a quarante ans. Le calcul est vite fait, il vaut mieux une tribune vide que bordélique pour satisfaire diffuseurs et annonceurs.

L’article 357 du règlement de la LFP, photocopie de la Loi Alliot-Marie de 1993, sur la « sécurisation des stades », liste une somme d’infractions. En cas de fumigènes ou pétard agricole, de retard au coup d’envoi, d’envahissement du terrain ou encore de banderoles jugées injurieuses, la commission de discipline, qui tourne à plein régime, dispose d’un barème de sanctions allant de l’amende à la suspension de terrain, en passant par le retrait de points. Mais on a aussi vu cette saison plusieurs fois des tribunes fermées dans le cadre de « huis clos partiels ». Les sanctions, le plus souvent financières, ont pour effet d’inciter les clubs à durcir le ton vis à vis de leurs supporters les plus fervents. L’action la plus radicale entreprise à ce jour reste le plan Leproux en 2010, au Parc des Princes. Appliquée depuis cette saison 2016/2017, la loi Larrivé renforce le pouvoir de répression des clubs. Depuis 2009, les clubs et la LFP disposent en plus d’un allié précieux avec la Division Nationale de Lutte contre le Hooliganisme (DNLH). Des flics en survêt’ qui, comme le nom l’indique, sont spécialisés dans la traque des supporters un peu trop agités1. La police est présente à tous les matchs, en effectif renforcée lors de ceux classés « à haut risque », comme un élément indéboulonnable du décor des tribunes.

Le modèle anglais

Kenilworth Road riot. Ce 1/4 de finale de FA Cup explosif opposant Luton Town à Millwall, retransmis en direct sur la BBC, où les hooligans mirent en déroute les policiers devant des millions de téléspectateurs, fut un autre moment instrumentalisé par Thatcher pour faire passer sa loi de 1986.

On présente souvent le stade de football comme un laboratoire de la répression, et pas seulement par son architecture panoptique, où aujourd’hui aucun millimètre de tribune n’échappe aux dizaines de caméras de surveillance. Berceau du football, il n’est pas illogique que l’Angleterre ait été précurseur en matière de maintien de l’ordre dans et aux abords des stades. Pensé à la base pour canaliser la colère sociale, le divertissement sportif au stade devint un des lieux de son expression. La working class y importa sa défiance vis à vis de l’autorité, construite dans la riche histoire des grèves et des émeutes ouvrières.

En Angleterre, les matchs de football donnaient souvent lieu à des affrontements, des émeutes ou des pillages. Les envahissements du terrain faisaient partie du folklore. Mais, en instrumentalisant les tragédies du Heysel en 85 et d’Hillsborough en 89, Thatcher allait sonner le glas de la fête, et régler leur compte aux hooligans, avec la même haine que pour les mineurs grévistes. En quelques années, la configuration du spectacle sportif allait être complètement modifié. D’abord par le paquet de mesures répressives et de sanctions pénales comprises dans le Public Order Act (1986) qui instaura les interdictions de stade2. Puis par le Football Spectator Bill qui généralisa le fichage des supporters (1989). Enfin, le rapport Taylor commandé après Hillsborough allait être le déclencheur de la restructuration économique du football anglais. Les préconisations en matière de sécurité s’accompagnaient d’un vaste plan de rénovation des stades sur quatre ans, visant à en faire des enceintes intégralement « assises », et supprimer les kops, ces tribunes populaires, où on assiste au match debout, moins chères et plus turbulentes. Cela a très vite provoqué une flambée du prix des places et des abonnements provoquant la gentrification des tribunes et l’exclusion des spectateurs les plus pauvres.

Le mythe du stade « à l’anglaise », pacifié, est né. On en oublierai presque que c’est contre ces grilles, imposées dans les stades anglais pour empêcher les envahissement de terrain et de tribune adverse, que sont morts écrasés 96 supporters de Liverpool à Hillsborough à peine 10 ans plus tôt.

Modern football made in France

Le Rapport Taylor, et son application outre-manche, est grosso modo le modèle suivi dans les ligues professionnelles du « Big 5 » (Espagne, Angleterre, Italie, Allemagne et France), qui ont les championnats les plus lucratifs. En France, la première loi spécifique de ce type est la loi Alliot-Marie dite sur la « sécurisation des stades » en décembre 1993, et présentée comme une loi « anti-hooligans ». C’est que la France qui se prépare alors à accueillir la Coupe du Monde 98, doit profiter de l’occasion pour mettre ses stades aux normes de la FIFA. Les normes en question rejoignent les préconisations du Rapport Taylor : stades sans grilles, intégralement assis.

Dans la tradition des lois sécuritaires, la loi Alliot-Marie créé alors de nouveaux délits, ici en lien avec un événement sportif, qui n’existaient pas auparavant, et les sanctions pénales allant avec. Classique. C’est de là que datent les délits d’introduction d’alcool, d’usage de fumigènes, de jet de projectiles, d’envahissement du terrain ou encore de provocation à la haine et à la violence.

La loi Alliot-Marie va ainsi servir de base adaptable à l’ensemble des lois sécuritaires et anti-terroristes adoptées ces 15 dernières années, qui trouveront des résonances dans le maintien de l’ordre autour des stades ou dans les tribunes. Les supporters pâtiront ainsi tour à tour de la Loi pour la Sécurité Intérieure, adoptée en 2003, qui inventa sur mesure le délit d’outrage au drapeau et/ou à l’hymne national. Echos explicite au match France-Algérie et à la finale de Coupe de France 2002, entre Bastia et Lorient, où la Marseillaise fut à chaque fois copieusement sifflée par le public. De même pour la loi anti-terroriste de 2006, qui autorise les préfets à délivrer des interdictions de stade sans jugement (IAS)3. La LOPPSI 2, adoptée en 2011, étend les IAS de 3 mois à 1 an, voire 2 en cas de récidive. Elle permet aussi les restrictions de déplacements et la dissolution par décret des groupes de supporters. Sans parler des loi anti-cagoule ou anti-bandes de 2009. Sachant qu’en plus l’état d’urgence en cours depuis 2015 a permis aux préfets de multiplier les interdictions de déplacements, la marge de manœuvre des groupes de supporters s’est réduite à peau de chagrin.

La plupart des groupes ultras, dont beaucoup pour ne rien arranger se revendiquent « apolitiques » et citoyennistes, se trouvent confrontés à un choix cornélien entre collaborer à l’application de mesures sécuritaires inadmissibles ou bientôt disparaître.

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Notes:

1En réalité, très peu de supporters revendiquent l’étiquette « hooligans ». La plupart des supporters en butte à la répression sont issus du mouvement ultras qui, s’il ne refuse pas la violence, s’inscrit dans la démarche de mettre de la ferveur et de l’ambiance en tribune.

2Football Banning Orders (FBO’s).

3A la différence des Interdiction De Stade (IDS) qui sont prononcées par un juge.

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