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Histoire du magonisme et de l’anarchisme au Mexique – Part II: Regeneración

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Deuxième partie sur les quatre que compte cet article de Claudio Albertani qui retrace l’histoire de l’anarchisme au Mexique et la trajectoire militante de Ricardo Flores Magón. Il est ici question du journal Regeneración, des différentes étapes de son exstence et de son rôle dans la lutte contre la dictature de Porfirio Díaz. (Traduction P.J Cournet)

Regeneración

Le 7 août 1900, paraît, à Mexico le premier numéro de Regeneración, hebdomadaire qui sera publié successivement dans cette capitale (de 1900 à 1901) et aux États-Unis (San Antonio, Texas, 1904-1905, Saint Louis, Missouri, 1905-1906, Los Angeles, Californie, 1910-1918) et jouera un rôle majeur dans la chute de la dictature de Porfirio Díaz.

Organe du Parti Libéral Mexicain (PLM) à partir de 1905, Regeneración est le principal instrument du mouvement politique et social connu comme « magonisme ». Par des articles, poésies, contes et même œuvres théâtrales, ses rédacteurs diffusent leurs idéaux, sans jamais plier malgré des conditions toujours plus hostiles.

Dans sa première étape, la revue est dirigée collectivement par Jesús Flores Magón (1972-1930) et Ricardo, épaulés par le plus jeune des trois frères, Enrique (1877-1954). Fils de libéraux juaristes[1]Partisans de Benito Juarez, tant dans la guerre civile contre le parti conservateur, que contre l’invasion française imposant l’empereur Maximilien., féroces ennemis de Porfirio Díaz, tous trois étaient nés à San Antonio Eloxochitlán, village indigène de l’état de Oaxaca dans lequel les usages et valeurs communautaires perduraient.

La famille émigre assez vite à Mexico où Jesús, Ricardo et Enrique reçoivent une bonne éducation et rejoignent l’opposition à partir des révoltes étudiantes de 1892 contre une des multiples réélections de Porfirio Díaz. L’année suivante, ils fondent El Demócrata qui aura une brève existence : au quatrième numéro, Jesús est arrêté et Ricardo doit fuir en province alors qu’Enrique est laissé en liberté à cause de son jeune age. Le coup est si dur que les frères Flores Magón ne vont renouer avec leur vocation de journalistes que sept ans plus tard, avec Regeneración.

Dans un premier temps, la revue ne se définit pas encore anarchiste mais Ricardo connaissait déjà les œuvres de Kropotkine, Malatesta, Tolstoï, et Vargas Vila.

Le 30 août 1900, à San Luís Potosí, Juan Sarabia, Camilo Arriaga, Antonio Díaz Soto y Gama et Librado Rivera publient un manifeste dénonçant la renaissance du clergé et l’abandon des principes de la constitution de 1857. Au 5 février suivant, ils organisent le premier congrès du PLM au cours duquel Ricardo, orateur accompli, prononce un discours incendiaire contre le régime. Suite à cet acte, de nombreux clubs libéraux sont fondés et Regeneración devient le journal d’opposition le plus populaire du pays. Ses traits ne sont pas seulement dirigés contre la personne du tyran mais aussi contre la corruption, la politique des « scientifiques[2]Ministres et conseillers responsables de la mise en coupe réglée du Mexique sous le règne de Díaz au prétexte de rationalisation économique et de marche vers le progrès.», la main-mise des investissements étrangers et le terrible sort réservé aux ouvriers et paysans mexicains.

Le 21 mai, Jesús et Ricardo sont détenus et passent presque une année à la prison de Belén, de sinistre réputation. Regeneración cesse de paraître en octobre mais, dès sa libération, Ricardo prend en main El hijo del Ahuizote, journal satirique qui compte dans ses rangs le fabuleux graveur José Guadalupe Posadas. En butte à la censure et à une persécution implacable, les magonistes entament un processus de radicalisation qui les conduira à une douloureuse rupture avec le secteur modéré du PLM (et en premier lieu avec Jesús qui passe assez vite au courant dirigé par Francisco I. Madero) ainsi qu’à l’élaboration d’une pensée originale, synthèse, comme nous l’avons déjà écrit, de trois traditions : le libéralisme anti-colonialiste, l’anarchisme et la lutte des peuples indigènes.

En 1904, suite à une autre période de réclusion, Ricardo et ses camarades se réfugient aux États-Unis. Ils agissent désormais à partir de ce pays sur des principes de conspiration. À San Antonio, Texas, ils republient Regeneración qu’ils envoient clandestinement par milliers d’exemplaires au Mexique, en usant de multiples stratagèmes. Práxedis Guerrero (1882-1910) infatigable activiste, admirateur de l’école rationaliste de Francisco Ferrer y Guardia et éditeur à San Francisco, de la revue anarchiste Alba Roja, les rejoint là-bas. Issu d’une famille aisée de Guanuajuato, Práxedis avait renoncé à une vie confortable pour émigrer aux États-Unis et s’y faire engager comme mineur de fond.

En même temps, les sbires de Díaz persistent à poursuivre les magonistes avec la bénédiction des autorités nord-américaines et la complicité de la sinistre agence de détectives privés Pinkerton. En 1905, réclamant une révolution non seulement politique mais aussi économique et sociale, ils créent à Saint Louis le Comité d’organisation du Parti Libéral Mexicain. Parallèlement, ils se revendiquent anarchistes et maintiennent des liens étroits avec Florencio Bazora, Voltairine de Cleyre, Emma Goldman et Alexander Berkman. Mais pourquoi persistent-ils à se dénommer libéraux ? «  Tout se réduit à une simple question tactique » écrit Ricardo à Práxedis Guerrero, « Si nous nous étions appelés anarchistes dès l’origine, personne, à part une poignée de gens, ne nous aurait prêté attention. »

En 1906, le PLM publie un programme imprimé à 750 000 exemplaires qui exhorte ouvriers et paysans à unir leurs forces pour mettre à bas le régime porfiriste. Parmi les 52 points développés, on y remarque l’abolition du recrutement forcé et des chefs politiques locaux, l’égalité de droits pour les femmes, une ébauche de législation du travail (journée de huit heures, interdiction du travail des enfants, création d’un salaire minimum, etc.) l’établissement de l’éducation laïque, obligatoire et gratuite, la réforme agraire et la restitution des terres aux communautés indigènes. En janvier 1906, les militants du PLM montent la société secrète « Union libérale Humanité » dans une mine de cuivre de Cananea (Sonora) propriété d’une compagnie nord-américaine, la Cananea consolidated copper company.

Le premier juin, quelques 2000 travailleurs manifestent pour exiger un salaire juste, équivalent à celui de leurs camarades nord-américains, débouchant sur une bataille rangée entre ouvriers issus des deux nations. Le 2 juin, des rangers d’Arizona pénètrent en territoire mexicain pour attaquer tout gréviste leur opposant une résistance. Le 3 juin, le gouvernement déclare la loi martiale et le mouvement est écrasé, laissant sur le carreau 23 morts et des dizaines de blessés ou de détenus. Malgré cette défaite, la collaboration entre la dictature et les intérêts nord-américains est mise en évidence, ce qui va saper les fondements du régime. Des foyers d’agitation se succèdent à Rio Blanco (Veracruz) en 1907 et à Palomas (Coahuila) en 1908.

En juin 1907, le PLM transfère son siège à Los Angeles où il entame une féconde collaboration avec le syndicat libertaire Industrial Workers of the World (IWW). Arrêtés au mois d’août, Ricardo et Librado vont devoir vivre trois longues années de plus dans une prison extrêmement dure. Sans se décourager, Enrique, Práxedis et les autres militants publient un hebdomadaire, Revolución, (1907-1908) diffusant la propagande magoniste au Mexique et aux États-Unis. À la fin de la décennie, les magonistes ont d’intenses relations avec les indigènes Yaquis, Mayos et Tarahumaras. Plusieurs de leurs écrits se référent directement à la lutte des communautés indigènes.

Ricardo est remis en liberté le 3 août 1910, à la veille de la révolution. Le 3 septembre, Regeneración reparaît augmenté d’une section en anglais et d’une autre en italien. Il est tiré à 27 000 exemplaires. Outre les constantes dénonciations des conditions politiques et sociales régnant au Mexique et une chronique ponctuelle du processus révolutionnaire, Regeneración décrit la situation lamentable des travailleurs mexicains aux États-Unis, devenant ainsi un précurseur du mouvement chicano moderne. À cette époque, La Protesta à Buenos Aires et l’Anarchie de Paris, entre autres publications libertaires, relaient la presse magoniste.

Le PLM recrute ses militants essentiellement par trois procédés : par voie de presse, par la création de clubs et ou sociétés culturelles et par contact direct. Il n’est pas un parti politique au sens traditionnel, comme l’est, par exemple, le parti bolchevique en Russie, mais un réseau au sein duquel chaque groupe est autonome à partir d’un credo commun dont l’axe est l’insurrection armée contre la dictature. Grâce à Regeneración, qui sort par intermittence entre 1900 et 1918, la parole révolutionnaire pénètre au Mexique non seulement par voie de pamphlets politiques mais au travers de contes, de poèmes et de pièces de théâtre qui préfigurent ainsi le filon de l’agit-prop, si utilisée, ces dernières années, par le sous-commandant Marcos.

La figure centrale du PLM est le « délégué » (auquel Ricardo rend hommage dans son conte « l’apôtre ») qui, en lisant à haute voix de Regeneración ou d’autres publications radicales mène un travail éducatif et socialise les idées dans des espaces informels comme le foyer, la cantina ou la sotolería*. Les centaines de clubs libéraux implantés dans tout le pays fomentent des grèves et organisent des rébellions qui contribueront à la chute du régime, poussant la lutte sociale bien au-delà d’un simple changement de gouvernement.

*Cantina : bistrot mexicain. Sotoleria : assommoir populaire où l’on boit du jus de cactus fermenté pulque ou sotol.

Références et sources   [ + ]

1. Partisans de Benito Juarez, tant dans la guerre civile contre le parti conservateur, que contre l’invasion française imposant l’empereur Maximilien.
2. Ministres et conseillers responsables de la mise en coupe réglée du Mexique sous le règne de Díaz au prétexte de rationalisation économique et de marche vers le progrès.

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