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La pierre, l’image puis le vide

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Nous entamons ici la publication de quelques bonnes feuilles du livre « Mais tout commence ». Parce que cela nous semble coller avec l’actualité, nous avons choisi de commencer par le chapitre « Sur les stratégies d’affrontement durant le mouvement contre la loi Travail« . Qui permet d’initier une réflexion sur les pratiques de luttes, et notamment le cortège de tête.  Nous diffuserons ce chapitre en trois partie, voici la première.

« Hé … héé ! Filme-moi, je vais les niquer ! »

(Un manifestant prenant son élan pour lancer un projectile vers un escadron de CRS à Toulouse.)

Pendant le mouvement, affronter la police était, à quelques endroits, un acte en voie de banalisation. La préparation, le folklore, l’aspect systématique délivraient un message clair, plus profond que la seule haine de la police : « Rien à négocier. ». Il y avait un consensus préalable à l’idée qu’on ne pouvait rien obtenir du dialogue social ou des cadres officiels de la manifestation. C’était toute une partie du mouvement qui disait merde à l’autre. « Ça fait trente ans que vous vous faites éclater par l’Etat et le patronat, on ne rentre plus dans la gueule du loup sans nos cure-dents. »

Les affrontements entre la police et les manifestants ont focalisé l’attention des commentateurs comme d’une partie conséquente des participants, jusqu’à devenir le symbole de ce mouvement, en tout cas une nouvelle donne indéniable. Le degré relativement élevé d’organisation et de confrontation physique observé dans quelques villes françaises (Paris, Rennes, Nantes) est venu confirmer qu’il y avait bien un mouvement social, et qu’en dépit de son apparence difficilement identifiable on ne pouvait pas passer à côté.

La médiatisation n’apparaissait plus comme l’unique produit des médias officiels mais ouvrait a priori un nouvel espace de lutte (et de nouvelles limites), à travers les différents dispositifs permettant l’autonomisation de la production d’informations. Cette médiatisation, c’est-à-dire la représentation dans l’espace public, virtuel et réel, a été absorbée par le caractère spectaculaire de l’affrontement. BFM-TV, UNSA Police, Taranis News, l’enjeu s’est noué autour du couple « négatif/positif » de l’affrontement.

Si le pouvoir cherche systématiquement à isoler un mouvement social à partir de ses marges dynamiques, notamment par des opérations de communication, cette fois-ci le jeu n’a pas fonctionné. L’affrontement n’était pas une marge. Il était un contenu indissociable de la manifestation, au moins pour les trois villes citées. Et c’est ainsi qu’il s’est fait sujet, pour le meilleur et pour le pire.

La propagande des automédias a mis l’accent sur les moments de force en cortège, sur les prouesses militaires de quelques groupes organisés, sur les chutes de flics, sur les feux d’artifice, etc. Cette focalisation sur l’affrontement pointe les limites qui ont traversé ce mouvement, principalement le piège de la politique de représentation et l’absence d’une absorption plus conséquente de la temporalité et de la territorialité. Ces limites sont autant de perspectives. Cette première mise en jambes en promet d’autres dans le cycle de luttes qui s’ouvre. Et ça s’annonce sportif.

La centralité de la manifestation

Avant, les manifestations ne constituaient généralement pas la centralité d’une lutte. Elles servaient à se compter, à s’affirmer publiquement, à instaurer un rapport de forces, et pour certains à faire « des trucs ». Inscrites dans le jeu des négociations syndicales, on y passait plus de temps à brandir des pancartes « Ça va péter » qu’à faire de ce futur proche un présent.

C’est pourquoi cette forme de lutte était tout à fait adaptée à la gestion des centrales syndicales, qui à chaque nouvelle loi appelaient leur « base » à « défier l’État », le long d’un parcours tracé avec ce dernier. Ces manifestations, pour ceux qui ne souhaitaient pas être de la vulgaire chair à ampoule des directions syndicales, n’étaient qu’un moment chiant de la lutte, qu’on essayait d’ensoleiller… Mais, cette fois-ci, on s’est retrouvés un peu comme des cons. La centralité de la manifestation s’est construite par défaut.

C’est bien parce que tel ou tel manifestant (qu’il soit travailleur, chômeur, étudiant ou lycéen) n’avait fondamentalement aucun rapport de forces sur son lieu de travail, d’étude, de vie ou face aux administrations que la manifestation est devenue le seul lieu qui permettait d’exprimer physiquement son opposition au cours quotidien du Capital, à la loi Travail plus spécifiquement. Les quelques tentatives de territorialisation autonome (à la fac ou en squat) se sont toutes soldées par des branlées policières. Ce n’était pas une affaire de respect de la loi, mais plutôt une stratégie gouvernementale bien appliquée, une première manœuvre de délimitation, de concentration, pour que ça ne prenne pas en dehors de l’espace alloué, préalablement sécurisé.

Et nous voici condamnés à n’être qu’exhibition temporaire, sans autre moyen collectif pour saboter la machine. Ainsi, lutter contre la loi Travail signifiait préparer la prochaine manifestation puis celle de la semaine d’après. Qu’il s’agisse des fractions réformistes ou radicales, toutes ont été contraintes à la spécialisation liée à l’urgence d’apparaître au seul endroit où on les attendait. Et c’est en tant que minorités agissantes que nous l’avons fait, dans un jeu de figuration perdu d’avance. Les partitions du mouvement n’ont pas été celles des mouvements précédents, qui étaient structurées autour de tendances politiques ayant un discours du moins au plus radical. Les seules expressions de la realpolitik ont été celles de la CGT sur les 32 heures et l’écriture par Nuit Debout d’une nouvelle Constitution dont personne ne voulait. Le reste se tenait par la matière noire, sans expression si ce n’est le refus. La binarité cortège de tête/cortège syndical était le reflet d’une composition atypique du mouvement et s’est retrouvée partout, même sans séparation physique véritable.

« Cette problématique atteste de la division des deux cortèges, division générationnelle qui recouvre une division sociale : jeunes lycéens-étudiants-précaires/vieux salariés relativement intégrés. A voir ces deux cortèges dans leur existence spatiale, on a l’impression d’avoir sous les yeux deux époques de la lutte des classes : un gros segment d’emplois relativement stables et garantis par des contrats, compact, organisé, soudé par d’anciens acquis à défendre et la notion d’une « normalité » qui fait norme ; et une zone sociale diverse, mouvante, chaotique, attaquée frontalement par les CRS comme elle l’est par les nouvelles règles du travail, et qui se défend comme elle peut. » Carbureblog, « Cortège de tête et cortège de queue, avec, ensemble ou contre ? »

Mais l’absence d’expression n’a jamais signifié l’absence de représentation, et c’est toute une culture de l’apparition que le « cortège de tête » a mise en place, dans une sorte d’ici et maintenant de l’image. Les stratégies de représentation n’étaient pas les mêmes, et apparaissaient souvent en contradiction, parfois en opposition au monde syndical. Mais il ne faut jamais oublier que cette contradiction est relative, et que le cortège de tête s’est construit à partir de ce qu’était le cortège syndical et le constat de son impuissance.

La création d’une identité positive du « cortège de tête » répondait à l’isolement réel et symbolique des participants sans que l’on puisse sortir de l’impasse identitaire. La focalisation sur la pratique de l’affrontement, à travers l’exigence militaire d’une préparation hebdomadaire du plan de bataille, nous a certainement tenus en laisse.

Il y avait un « Nous » contre « Eux » (la police et les services d’ordre) qui a bridé les aspirations, épuisé les en-dehors de l’affrontement. Notre reconnaissance comme sujet dans le miroir des catégories spectaculaires nous prenait au piège, offrant ainsi une production synchronisée de notre isolement et de notre existence positive. Parfois, l’horizon est une impasse. À mesure que le sujet « autonome » existait par voie de presse, y compris « libre », les capacités subversives d’un mouvement autonome disparaissaient.

Et l’autonomie, vidée de tout repère politique, n’était plus qu’une apparition flamboyante et frissonnante sur les écrans. Ce phénomène n’est pas sans rappeler la technique du black bloc utilisée lors des contre-sommets internationaux. Et, étrangement, les problématiques de représentation et de déterritorialité y apparaissaient comme limite de façon très similaire. Les perspectives de dépassement de cette spécialisation n’ont pas trouvé de chemin. La reprise en main de rapports de forces locaux, l’interrogation pratique de l’absence d’une large fraction du prolétariat et de la présence d’une fraction non négligeable de l’encadrement social au sein du mouvement, la production théorico-pratique critique plus globale autour du « monde » de la loi Travail, tout cela n’a quasiment pas eu lieu. La tendance était à l’unité dans une position de faiblesse.

Et c’est à partir de cette contraction sur ce sujet éphémère des « manifestants » que nous avons nourri ce dispositif d’isolement à notre tour. On se suffisait. Nous étions un camp appelé à être rejoint. Ce n’était ni un manque de lucidité ni le syndrome de Narcisse. C’était la marque de notre impuissance structurelle. Coincés entre les formes de lutte du cycle précédent et le nouveau contenu de celui qui s’ouvre, c’est à partir de la pratique de l’affrontement organisé que des fractions du mouvement ont tenté de reprendre pied, sans succès. Et de cet échec naissent de nombreuses perspectives.

A suivre, prochaine partie  » Le chant des casseurs ». Sortie ce vendredi à 19h17 😉

Le lien vers le livre est ici.

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