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La monnaie marchandise – Bitcoin crash #3

Temps de lecture estimé : 8 minutes

On peut distinguer trois types de monnaie : la monnaie-marchandise, la monnaie de crédit et la monnaie-signe. Dans le capitalisme, ces trois types fusionnent pour coïncider avec la fonction unique de l’argent, représentation universelle de la valeur. Avant d’aborder ce stade, il faut revenir sur le déploiement de chacun d’eux dans l’histoire.

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Monnaie-marchandise et troc

La monnaie-marchandise est la monnaie qui est elle-même une marchandise. On pourrait donc autant parler de marchandise-monnaie que de monnaie-marchandise. L’image qui vient à l’esprit, quand on parle de monnaie-marchandise, est celle du troc. Alain possède une bague et Barnabé un bracelet. Ils échangent leurs bijoux : c’est du troc. Alain, possesseur du bracelet, l’échange à présent contre le collier de Charlotte. Nous pouvons considérer le bracelet, qu’Alain n’a pas conservé mais échangé deux fois, comme de la monnaie-marchandise.

Ici se révèle un aspect important de la monnaie. Chaque opération particulière de notre exemple, considéré en elle-même, est du troc. Ce n’est que si on relie les deux opérations consécutives, lien qui se trouve justifié par le fait que le bracelet est partie prenante de chacun des deux échanges, que la notion de monnaie émerge. La monnaie ne nait pas d’un échange unique, mais d’une suite d’échanges. Le concept de monnaie prend sa source dans la circulation.

Prix de la fiancée

Historiquement, les hypothèses de paiement en monnaie-marchandise ne se limitent pas  à l’échange de produits entre eux. C’est ce que montre l’étude des sociétés de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs avant qu’elles ne soient englouties par le capitalisme mondialisé. Dans ces sociétés, il peut y avoir une « richesse » au sens moderne du terme dès lors qu’il y a un stockage.  Or, l’anthropologie sociale distingue plusieurs cas de paiement qui ne sont pas liés à l’échange d’un objet contre un autre. Ce sont par exemple les prestations matrimoniales et les compensations pénales.

Les prestations matrimoniales sont des transferts de biens effectués en vue du mariage. On en distingue de nombreuses sortes, parmi lesquelles le « prix de la fiancée », le douaire ou la dot. Il s’agit de véritables paiements qui peuvent être réclamés au cas où ils ne sont pas effectués [1].  Les compensations pénales sont des biens qui sont transmis, après une infraction, à la victime ou sa famille en compensation du dommage délictuel. Il y a aussi des cas de circulation de produits qui ne sont pas des échanges au sens strict : par exemple, des dons effectués pour des raisons de prestige.

La quasi-monnaie

Un article écrit par trois anthropologues  [2] détaille comment toutes ces sortes de ces paiements peuvent s’effectuer en une « quasi-monnaie » constituée par les richesses typiques de la société considérée. Ces richesses typiques sont des produits courants dans ces sociétés :  fers de lance ou tissus de raphia en Afrique du Centre, gongs et buffles en Asie du Sud-Est, coquillages et porcs en Mélanésie, etc. Ainsi, chez les Gusii, le futur mari doit fournir à la famille de son épouse au moins un taureau et un nombre quelconque de vaches et de chèvres. Les prestations matrimoniales et compensations pénales sont des institutions très répandues. On les retrouve aussi bien dans la Bible que dans l’histoire des anciennes tribus germaniques.

Dans les compensations pénales et les prestations matrimoniales, on échange un produit contre une relation sociale. L’échange d’un produit contre un autre produit, autrement dit le troc, n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Le troc n’est donc pas l’explication « naturelle » de la monnaie. L’idée d’une équivalence entre des buffles, des gongs ou des tissus est née de pratiques sociales diverses.

Cependant, pour passer le cap suivant, le commerce est primordial. Il y a là une illustration de la manière dont une forme sociale apparaît et se modifie dans l’histoire. Le paiement en produits considérés comme des richesses apparaît pour différentes raisons sociales, mais une seule de ces raisons lui permet d’évoluer du stade de la « quasi-monnaie » à la monnaie proprement dite.

De la quasi-monnaie à la monnaie

On a coutume de dater le début de la monnaie aux alentours du VIIe siècle avant Jésus Christ. C’est en effet à cette période qu’apparaissent les premières pièces frappées. La monnaie-marchandise utilisée dans les relations commerciales est cependant beaucoup plus ancienne. Dans les contrats de prêts de la période paléo-babylonienne, entre 1750 et 1600 avant Jésus Christ, les sommes prêtées sont libellées en argent, en cuivre ou en orge[3]. L’orge sert à brasser une forme de bière qui se boit dans les cabarets. Le cuivre est une matière première à cette époque qui correspond à l’âge du bronze. Ces produits ont un usage possible et courant dans la société de leur temps : ils sont bien de la monnaie-marchandise.

Le « code d’Hammourabi », qui date de 1750 avant Jésus Christ, est une inscription royale qui recense un certain nombre de dispositions juridiques. C’est aussi une source pour connaitre les manières dont les paiements s’effectuaient à cette époque. Les sommes à payer y sont couramment indiquées en mesure de grains ou en poids de métal.

En principe, n’importe quelle marchandise peut servir de monnaie-marchandise. Dans les faits, pour servir de moyen de paiement, les marchandises doivent posséder certaines qualités. Il faut qu’elles soient peu altérables, mobiles et fongibles, c’est à dire divisibles facilement. Métal et orge sont faciles à diviser [4], mais le métal est supérieur à l’orge pour la question de la conservation. Le support de la monnaie-marchandise est donc une marchandise, certes, mais une marchandise qui possède des qualités particulières.

Le métal précieux

Il est inaltérable, facile à peser et d’un encombrement limité. C’est sans doute cet aspect technique qui va donner très tôt au métal précieux un avantage décisif. Mais il y a autre chose.

Une monnaie marchandise doit posséder elle-même une valeur. Or, une marchandise a une valeur pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’elle demande des efforts et du temps pour l’obtenir. En effet, il faut de la patience pour obtenir une certaine quantité d’or ou d’argent. Il faut chercher et exploiter longuement les rares filons de minerai. Il faut également du temps et du travail pour faire pousser des céréales.

La seconde raison est liée à l’utilité de la marchandise dans la société de son temps. La céréale sert à se nourrir ou à brasser des boissons alcoolisées. Mais quel est, depuis toujours, l’usage de l’or et de l’argent ? C’est avant tout de fabriquer des objets d’ornements. Ces objets paraissent précieux justement parce qu’ils sont faits dans un matériau rare. L’or et l’argent sont donc d’emblée des produits prestigieux et convoités.

Le trésor, symbole immobile de la puissance

Les métaux précieux ne sont certes pas les seuls symboles de richesse possibles. Dans l’Antiquité, la tête de bœuf possède aussi une telle symbolique, car celui qui possède un troupeau de bœufs est riche. Mais le bœuf, qui peut servir de moyen de paiement, a aussi une grande utilité économique. Il fournit de la force animale et de la nourriture. Le métal précieux, lui, ne sert qu’à fabriquer un objet précieux et rare, rare parce qu’il est précieux, précieux parce qu’il est rare. Un troupeau de bœuf est une richesse, mais il est surtout ce qui fournit viande et traction. Un objet d’or ne peut pas être autre chose qu’un trésor. L’or ne se mange pas et ne produit rien. Il n’est trésor que parce qu’un tissu de relations sociales l’institue comme tel.

Dans l’Antiquité, on n’est pas puissant parce qu’on est riche, mais on est riche parce qu’on est puissant. Le trésor amassé au cœur du temple n’est pas destiné à être dépensé mais conservé. Il permet d’attester de la richesse de l’institution religieuse, richesse qu’elle tient de sa place éminente dans la société  et qu’il s’agit de représenter par l’amas de métal précieux entassé dans les chambres sacrées.

Une marchandise à nulle autre pareille

Le métal précieux est une monnaie marchandise à l’instar du grain et du bétail. Mais il possède une dimension supplémentaire puisque son usage est toujours lié à la symbolique de la puissance et de la richesse. On comprend donc facilement qu’à l’époque paléo-babylonienne, le métal précieux soit une référence centrale. Par exemple, un prix mentionné en sicle d’argent dans les actes de la pratique juridique pouvait probablement être acquitté en grain.

L’idée d’une référence monétaire standard qui serve de mesure de valeur même si le paiement ne s’effectue pas dans cette monnaie, comme le sicle d’argent dans les contrats babyloniens, illustre la fonction « d’unité de compte » du métal précieux. Cette unité de compte peut naitre de la pratique commerciale mais il arrive aussi qu’un pouvoir souverain intervienne pour la définir.

Les économistes parlent de « bien intermédiaire » pour désigner cette marchandise qui permet d’en acquérir d’autre, et qui donc n’est plus voulue seulement pour elle-même mais aussi pour ce qu’elle va permettre d’échanger. La superposition de ces deux caractéristiques – bien intermédiaire et symbole de richesse – confère au métal précieux un avantage décisif pour évoluer vers une forme plus complexe de monnaie.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.  Chaque Lundi à 19 h 17.

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Notes

[1] Alain Testart et Jean-Louis Brunaux, « Esclavage et prix de la fiancée », Annales. Histoire, sciences sociales, 2004, N°3, pp. 615-640

[2] Alain Testart, Nicolas Govoroff et Valérie Lécrivain, « Les prestations matrimoniales » , in L’Homme, 2002, t. 161, p. 170.

[3] Trois millénaires de formulaires juridiques, Actes de la Table ronde des 28 et 29 septembre 2006, Hautes Études Orientales – Moyen et Proche-Orient 48, Paris, 2010.

[4] La question de l’équivalence des mesures se pose lorsqu’on passe d’un moyen de paiement à un autre. La fraude est d’ailleurs sévèrement punie. « Lorsqu’une aubergiste de taverne refuse d’accepter du grain au poids brut en paiement d’une boisson, mais prend de l’argent, et que le prix de la boisson est inférieur à celui du grain, elle est condamnée et jetée à l’eau. » Code Hammourabi, 108.

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