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La mare s’appelle Peuple #1

Temps de lecture estimé : 18 minutes

Le peuple par ci, le peuple par là… S’il y a bien un mot sur toutes les lèvres (souvent gercées au demeurant) c’est bien celui-ci. C’est dans ce contexte et pour creuser encore une question qui nous intéresse depuis la création de ce site, que nous publions en deux partie un nouvel extrait du livre Mais tout commence. L’extrait dont il s’agit revient sur la crise contemporaine de la représentation politique.

La seconde partie est pour bientôt.

Ce texte est issu du livre «Mais tout commence» (mars 2018 ) écrit par nos soins (BK) afin de revenir sur le mouvement contre la Loi travail, il en constitue un des chapitres. Son développement sort en partie du cadre du mouvement contre la loi Travail pour mieux y revenir. Critiques à l’égard du mouvement Nuit Debout, nous avons fait le choix de nous pencher sur les mouvements dont ce dernier se réclamait, en l’occurrence l’occupation de la place Tahrir et de la place Syntagma. Le principal point commun entre ces mouvements étant celui de la formulation du sujet « peuple » par l’occupation de place, nous souhaitions revenir un peu plus en profondeur sur les enjeux d’un tel sujet politique. Si ce genre de mouvement venait à faire de nouvelles apparitions, nul doute que ces dernières viendraient matérialiser des limites ennemies dans le cours de la lutte des prolétaires contre leur exploitation. Ce texte vise à s’y préparer.

Mare, nom féminin (ancien scandinave marr,  lac) : petite étendue d’eau stagnante, dans une dépression naturelle ou artificielle, de faible profondeur.

Depuis une dizaine d’années, le monde va et vient au gré des conflits intérieurs. Les tenants de l’ordre social biologisent la société au point d’interpréter chacune de leurs interventions anti-terroristes ou contre-insurrectionnelles comme une réaction chimique d’un corps se défendant dont ils sont la tête. Ils assimilent la contradiction historique que formule le mode de production capitaliste à de la défaillance, et ils n’ont aucune raison d’y réfléchir autrement. C’est leur plan de bataille. Mais cette logique de la défaillance, nous l’avons également perçue de l’autre côté de la barricade. Ce n’est ni une erreur ni une trahison, c’est l’expression d’un monde capitaliste qui n’a aucune alternative à faire miroiter. On s’y conforme jusque dans les luttes.

La tendance à l’objectivisation et à la technicisation du monde va de pair avec la crise de la représentation politique. La faillite de la social-démocratie dans toute l’Europe en est la matérialisation la plus accomplie. Il ne s’agit plus de se réclamer d’une idéologie. Pour gouverner, il faut gouverner. C’est le propre de l’idéologie capitaliste aboutie. Fin de l’histoire, on tourne en boucle. Plus besoin d’avenir meilleur, de lendemains qui chantent. On nous rabâche la catastrophe, l’urgence et le bilan comptable. C’est ce qu’on peut appeler la dernière étape de la subsomption, son climax.

Si l’heure des « grandes orientations politiques » s’est éteinte, certains participants aux mouvements sociaux sont restés bloqués. Et c’est ici qu’ils viennent, de façon biblique, dénoncer les apostats de l’État social, appeler aux frontières et aux services publics. Ils considèrent que ce monde est défaillant mais pas condamné. Depuis l’émergence desdits «  printemps arabes » jusqu’au caniveau de la place de la République, la logique de la défaillance n’a eu de cesse de contenir les formulations politiques dans le paradigme du peuple, sorte de dérivé idéal de l’État-nation. Contrairement au projet « Nuit Debout », les formulations produites pendant les mouvements en Tunisie, en Libye, en Égypte ou encore en Syrie correspondaient à une position structurelle particulière de l’État et du marché capitaliste sur ces aires nationales, qui plus est en crise. Mais, et c’est plus important encore, elles correspondaient avant tout à l’hégémonie de la réponse politique bourgeoise dans la lutte qui faisait rage au sein de ces mouvements. Cette critique de la légitimité de la classe politique a résonné de l’autre côté de la Méditerranée, et plusieurs mouvements de contestation, principalement en Espagne et en Grèce, ont repris le slogan arabe « Dégage ! » et certaines modalités d’action comme les occupations de place. Ce premier filtre avait déjà largement aseptisé le contenu bouillonnant des feux du Sud méditerranéen. Nuit Debout, dans un second filtrage, en a fait l’exemple typique d’une réaction déjà là.

Sic semper evello mortem tyrannis

C’est toujours ainsi que la mort vient aux tyrans

Alors que certains voient dans la crise mondiale des subprimes de 2008 une vaste opération de sorcellerie, nous nous contenterons d’en conclure que ces sorciers étaient à coup sûr capitalistes. La crise des subprimes, c’est la crise du prolétariat. On peut y déceler, comme dans toutes les crises économiques, un défaut de valorisation, un pari sur l’avenir capitaliste, d’abord risqué, puis perdu. Mais c’était surtout une histoire de défaut de paiement par le prolo ricain lambda, qu’on avait fait propriétaire pour mieux l’exproprier. C’était aussi l’occasion de voir à quel point ce monde est désormais unifié, que le papillon devient tsunami par des médiations toujours plus fines et nombreuses. Cette crise nous a indiqué que la restructuration des années 1970 avait fait du commentaire de prof « a touché le fond mais creuse encore » son adage. Des taux de profit qui ne cessent de baisser, des salaires qui ne cessent d’être rabotés, des prolos qui ne cessent de se révolter : voilà l’histoire torrentueuse d’un capitalisme qui ne peut se défaire de ce sortilège bicentenaire.

Mais la crise ne se matérialise pas partout de la même façon. Tandis que les prolos du Maghreb et du Moyen-Orient, régions périphériques de l’accumulation, subissaient la hausse des prix des produits de première nécessité et le tour de vis disciplinaire de leurs États1, l’Europe, en tant que centre d’accumulation, s’apprêtait à détruire une fois pour toutes les dernières digues de défense construites par le mouvement ouvrier, digues principalement incrustées dans les appareils étatiques. Les offensives capitalistes conduites dans ces deux régions appartenaient à la même logique, mais les tensions ne se sont logiquement pas cristallisées aux mêmes endroits. C’est leur simultanéité qui a laissé assez d’espace pour élaborer un discours similaire, bien que ce dernier soit empreint de nombreuses limites. Ce sont de ces limites dont nous voulons discuter.

Ce monde est découpé en États qui, à partir de trajectoires historiques singulières mais relatives au développement capitaliste, ont institué un certain type d’administration des affaires sociales sur leur territoire. Dans la crise de la représentation politique qui a émergé ces dix dernières années, l’enjeu était de savoir ce que pouvait encore l’État en tant qu’instance de régulation de la restructuration économique en cours depuis les années 1970. En effet, les capitalistes, de par leur relative liberté de mouvement (mondialisation, délocalisation, déterritorialisation, etc.), ont de moins en moins pris en compte la reproduction (salaire, soins, éducation, retraite, etc.) des prolétaires qu’ils exploitent. Cette déconnexion, axe principal de l’augmentation éphémère des taux de profit, a eu pour effet de laisser les prolétariats « nationaux » face à leurs États nationaux. Tandis que dans les centres d’accumulation, notamment la vieille Europe, nous assistons à des attaques violentes contre les salaires et la reproduction, dans les périphéries2 la situation est pour beaucoup déjà intenable : les salaires sont au plus bas, au même titre que les capacités de reproduction. Dans les deux cas, nous assistons à des luttes pour la redistribution, où l’interlocuteur est l’État. Et, un peu comme avec un miroir, la masse de personnes qui se dresse face à l’État finit par lui ressembler, prend ses traits pour paraître légitime à ses yeux, jusqu’à n’être plus que son vulgaire reflet, le reflet d’un État, et par extension le reflet du capitalisme. C’est ici, dans cette configuration bien particulière, que nous retrouvons ce sujet a priori libérateur, teinté de positivisme, qu’est le « peuple ». La bourgeoisie fait de son intérêt particulier l’intérêt général. Le peuple représente l’intérêt général. Le peuple est l’expression populaire de la bourgeoisie.

Mais, en fonction du type d’État face auquel on se retrouve en lutte, le peuple qui se présente ne sera pas le même.

« D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats (les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc.), les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques – exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré. »

Friedrich Engels,

Lettre à Joseph Bloch, 21-22 septembre 1890.

En fonction de la structure étatique du territoire en question, la production et la reproduction de la vie réelle peuvent très vite se résumer au rapport qu’un prolétaire entretient vis-à-vis de l’État dont il dépend, par lequel il est dominé et exploité. Le régime d’accumulation de la région Maghreb/Machrek, largement dépendant de la rente pétrolière, formule alors les conditions suivantes : sous-investissement dans l’infrastructure, clientélisation de l’emploi public, autoritarisme et « corruption ». Ce sont précisément ces conditions qui seront attaquées lors desdits printemps arabes.

Il est inutile d’esquisser ce que serait le peuple d’un point de vue sociologique. Le peuple est avant tout un sujet politique qui se formule dans une opposition. Comme certaines cagoules rouges le disaient lors des manifestations contre la loi Travail, « pour l’unité, il faut des ennemis communs ». En Égypte ou en Tunisie, c’est effectivement un peuple qui est descendu dans la rue en cet hiver 2010-2011. Cela faisait déjà un bout de temps que des mobilisations de prolos avaient lieu contre leur situation, notamment contre l’arbitraire des régimes politiques (les chômeurs à Sidi Bouzid et les ouvrières du textile à Mahalla) en ce que ces derniers déterminaient totalement la maigre distribution d’une partie de la rente étatique sous forme d’emplois publics/privés. On demandait alors à l’État de redistribuer, chose à laquelle il se refusait. Face à cet état de fait, c’est-à-dire face aux formes prises par l’exploitation capitaliste dans cette région, l’explosion sociale s’est rapidement transformée en un bouleversement politique.

Au Maghreb ou au Machrek, régions bien dotées en termes de régime autoritaire et clientéliste, les tensions sociales se sont donc d’une part cristallisées autour de ces entités oligarchiques qui gèrent leurs positions politiques comme des magnats gèrent leurs puits de pétrole (c’est souvent les mêmes), et ont d’autre part été le fait de masses hétérogènes ayant comme revendication centrale la destitution des tyrans (Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, Assad, Ali Abdallah Saleh et d’autres encore). Cette revendication était la seule à même de construire ce « peuple », un « peuple » contre les tyrans et, au fil des semaines, pour une « société civile », autrement dit pour la mise en place d’une société bourgeoise contre les monopoles de cliques étatiques qui contrôlent absolument tout le business. Donc pour une vraie démocratie, une liberté d’entreprendre. La crise de la représentation politique a atteint son comble avec la chute des régimes Ben Ali et Moubarak.

Il ne s’agit pas de dire que la lutte des prolétaires dans ces deux pays n’a pas réellement ébranlé la vie quotidienne dans son ensemble. Les occupations, les grèves, les affrontements, les incendies qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte début 2011 ont été des épisodes tonitruants de la lutte des classes et des exemples concrets concernant l’explosion d’une société. L’activité des prolétaires a dans un premier temps ciblé les besoins immédiats (pour l’augmentation du salaire minimum, contre les petits chefs trop zélés), et c’est à partir de l’extension de la lutte sous le registre très politique et interclassiste de la critique de l’autoritarisme du régime que la brèche s’est ouverte, permettant ainsi aux militants politiques libéraux, aux cadres, à la petite bourgeoisie et à la bourgeoisie périphérique3 de jouer leur rôle dans cette partition. Aller de la destitution en acte des tyrans à la revendication d’une société civile ne va pas de soi, c’est une affaire de rapport de forces au sein du mouvement populaire. Alors que des millions d’Égyptiens occupent la place Tahrir durant dix-huit jours au début de l’année 2011, les prolétaires d’Égypte ont derrière eux cinq ans de lutte contre les conditions de travail et de vie que le raïs leur impose. Seulement, les particularités de classe ont été gommées par les mots d’ordre des mouvements citoyens, au profit de la revendication de la chute du régime, pour une recomposition de la société. Quand un slogan venait fracturer l’unité apparente du rassemblement place Tahrir, la foule scandait « une main, une main » puis reprenait les slogans liés à la chute du régime. Le peuple, c’est « ensemble ou tais-toi ». Cette séquence de l’unité entre les classes, symbolisée par la première occupation de la place Tahrir, ne durera pas longtemps. La composition du mouvement, rejoint assez tardivement par les politicards islamistes et l’armée, a contraint le prolétariat à s’effacer au nom du peuple, au plus grand bonheur du Conseil Supérieur des Forces Armées (CSFA), des Frères Musulmans et de leur stratégie populiste4.

Mais, une fois que l’ennemi (ici le régime) est tombé, que fait-on ? L’occupation de la place Tahrir fut un événement tout à fait grandiose pour qui aime voir un pays brûler, mais c’était certainement déjà le début de la fin. Alors qu’on venait d’assister à dix-huit jours de profusion « révolutionnaire », de batailles gagnées par les équipes d’ultras face à la police et de reconfiguration des rapports entre les hommes et les femmes qui participaient à la lutte, les lendemains ont tenu leur promesse en termes de répression des prolétaires. Face à la stratégie du chaos initiée par Moubarak (retrait de la police, création de milices de la terreur), une des principales raisons de s’organiser, c’était de se défendre, de « défendre la Révolution ». Là, les mécanismes de la violence contre-révolutionnaire ont été clairs des les premiers jours d’occupation de la place, et ce jusqu’aux derniers rassemblements après la chute de Morsi deux ans plus tard : agressions et mutilations des femmes révolutionnaires5. Face à ces pratiques, les révolutionnaires égyptiens ont créé les Comités populaires de défense des quartiers. Les femmes révolutionnaires y participaient, armées de couteau de boucher, mais peu à peu l’ordre sexué a repris le dessus, sous l’argument classique du risque d’agression ennemie contre « nos femmes », et cet argument a pris du poids à mesure que les forces politiques islamistes gagnaient en influence. On aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un détail, qui plus est en Égypte. L’enjeu ici n’est pas de dire que la seule raison pour laquelle la révolution n’a pas eu lieu est celle-ci. Mais plutôt de constater que, si on peut percevoir ce genre de limite dans un mouvement interclassiste (a fortiori composé de la force politique la plus organisée d’Égypte, autrement dit les Frères Musulmans), alors il y a peu de chances qu’on échappe à la loi du calque et à la recomposition de la structure d’exploitation. Renvoyer les femmes à la maison, c’était une façon comme une autre d’expliquer à tous les révolutionnaires qu’il fallait que les choses rentrent dans l’ordre, y compris populaire. Ainsi, les Comités populaires, structures d’autodéfense de ce fameux peuple, ont reconduit, face au chaos de Moubarak, l’ordre du monde contre lequel une partie d’entre eux luttaient au début, à partir d’une assignation qui faisait des anciennes camarades des femmes telles que le capitalisme en Égypte les définissait (travail domestique, travail informel, vie privée, exclusion de l’espace public, etc.). Et le capitalisme, quand on en garde un bout, c’est toute la pelote que l’on tient. Au tournant de la révolution égyptienne, c’est-à-dire au lendemain de la destitution de Moubarak, le CSFA et la société-parti des Frères Musulmans ont mis un point d’honneur à chasser les nouvelles occupations de la place Tahrir, notamment par ces pratiques, visant par là à rétablir un ordre moral et social que trop contestaient et dont ils sont les principaux bénéficiaires. Le traitement réservé aux jeunes ultras correspondait également à cette remise à niveau. Quant aux prolétaires, le premier geste de Morsi le Frère, président élu un an plus tard, a été d’instaurer de nouvelles lois répressives pour casser des grèves et des manifestations qui n’ont jamais cessé pour autant. Un an après, l’armée a renversé Morsi, avec le soutien passif de la « population », et sifflé la fin de la récré. Et le retour au travail au nom de l’intérêt national. Mais d’aucuns assurent que, sous les cendres, les braises couvent toujours.

Au moment de la formulation du peuple comme sujet politique, nous avons donc la classe capitaliste à la manœuvre. Le tout est de rassurer la classe capitaliste mondiale au sujet de la capacité des bourges locaux à endiguer tout phénomène de révolte qui pourrait à nouveau gripper les activités économiques. C’est ce rôle qu’ont joué en tant qu’intérimaires les formations islamistes dites « modérées » comme les Frères Musulmans, en Égypte et en Tunisie. Dans les contradictions de classe en Égypte, le peuple n’a été qu’un moment, mais ô combien nocif pour les prolétaires.

L’extension des révoltes est rarement une simple affaire de diffusion. Chaque faisceau est distordu, trituré, réinterprété par la situation politique singulière des territoires où les cris font écho. C’est pourquoi, des révoltes d’Égypte et de Tunisie, on ne retient que ce qu’on a bien voulu exhiber : la démocratie contre les tyrans. En Espagne et en Grèce, la critique de la « cleptocratie » a été entendue pour deux raisons : le clientélisme est affaire courante, l’austérité vient réduire le gâteau. S’appuyant sur la principale facette de la défaite de la révolution arabe, le mouvement des Indignés n’a pas bouleversé le quotidien. Il l’a accompagné jusque dans les urnes, avec comme principal argument la défaillance d’un système que l’on pourra réparer au prix d’un effort, l’exploitation accrue des prolétaires. Et c’est aussi le peuple qui a été convoqué pour y parvenir.

1. Le tour de vis disciplinaire ne répond pas nécessairement à la contestation sociale, il en est aussi le précurseur. Les pratiques de racket, de violences, d’enlèvements et de meurtres que la police égyptienne a érigées en modèle d’organisation sont pour beaucoup dans l’embrasement de l’Égypte. Symptôme d’un processus de décrépitude de l’État en tant qu’instance de reproduction de sa population, ce tour de vis disciplinaire intervient à la fois face à la contestation et face au quotidien, dans les transactions les plus banales. C’est en cela que la haine de la police a été un catalyseur de la contestation arabe de l’année 2011.

2. Nous utilisons ici l’opposition centre/périphérie pour signaler des différences notables de gestion de la main-d’œuvre. Cette dichotomie n’est absolument pas figée. Au moment où nous parlons, nous assistons plutôt à la venue du centre dans la périphérie, et vice versa. En fait, la périphérie (comprendre l’exploitation sans contrepartie des prolétaires) est désormais chose courante dans le centre. Ainsi, les régimes de reproduction sociale, avec un temps de retard vis-à-vis du capital, s’adaptent aux nouvelles modalités d’extraction de la plus-value. Nous arrivons donc plus à une période d’unification dans le sens où les mêmes registres de reproduction peuvent se retrouver en Europe et au Maghreb. Et où il peut donc y avoir des séparations entre des régimes de reproduction plus accentuées au sein d’une même ville, d’une même région. Pour autant, un état de fait, la division internationale du travail et la présence d’une zone d’accumulation ralentissent ce processus d’unification. Le capitalisme n’est pas une machine, c’est une histoire.

3. On appelle bourgeoisie périphérique une classe capitaliste disposant de moyens d’accumulation conséquents mais qui, en mal de relations avec l’appareil d’État, se retrouve à la périphérie du business. Les capitalistes liés aux Frères Musulmans en sont un bon exemple.

4. « Le populisme se définit essentiellement comme la volonté d’abolition, dans la politique, de la distinction entre les mouvements sociaux et l’action politique, volonté d’abolition de la séparation entre l’État et la société, l’État et la lutte des classes. Contre la démocratie, le populisme refuse de reconnaître comme irréductibles les contradictions et les scissions de la société, et d’accepter leur pacification dans l’État par la médiation du citoyen. Pour le populisme, la société est une communauté directement prise en charge et représentée en tant que telle dans l’État. La communauté, c’est le peuple contre les classes sociales d’un côté et contre le citoyen de l’autre. Cependant, ce peuple comme communauté n’est pas un état, un donné, il doit être construit par la réunification, la réconciliation de ce qui a été séparé, disloqué : la société et la religion, le public et le privé, l’économie et la morale, la technique et le culturel, les masses et les élites, etc. En tant que mouvement politique et idéologique, tel que nous venons de le décrire, le populisme se constitue sur les limites des luttes du prolétariat et se retourne contre lui. C’est l’action du prolétariat dans ses luttes revendicatives et de pression sur l’État, ainsi que ses tentatives d’organiser la société selon ses besoins et intérêts, qui produit le peuple, et le peuple, qui n’admet pas les contradictions, les conflits et les scissions en son sein, se retourne contre lui. Mais ce peuple, on l’a dit, n’est pas un donné, n’est pas une classe sociale, ni même un groupe sociologique, il est à construire et à représenter. Par là, il devient l’apanage de la seule classe susceptible d’unifier les contradictions sociales et de les reproduire, parce qu’elle tient les clés de l’autoprésupposition du capital : la bourgeoisie. Celle-ci peut déléguer, de façon parfois conflictuelle, la direction du mouvement aux classes moyennes, ou à des catégories sociales mieux à même de les représenter, parce qu’adéquats à son contenu comme les religieux, dans d’autres contextes l’armée, ou le syndicat. » Théo Cosme, De la politique en Iran, (Senonevero, 2010, p. 70).

5. Autant dire que ces pratiques n’étaient pas l’apanage de la police ou des baltagiya de Moubarak. Le CSFA et les Frères Musulmans y ont largement participé.

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