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Dessous la cendre : sur le Brésil #1

Temps de lecture estimé : 11 minutes

Voici la première partie d’un article fleuve sur le Brésil. Nous tenterons de donner une vue synthétique de la situation dans ce pays, à l’heure de l’investiture d’un nouveau président-pantin des agro-industriels qui possèdent le pays. Nous ne pensons pas que la situation au Brésil soit à considérer d’un point de vue misérabiliste: face aux attaques du pouvoir, la force des exploités brésiliens, en se déployant, peut emporter toute l’Amérique latine. Les misérables d’aujourd’hui sont peut-être les Godzillas de demain. 

Cette première partie porte notamment sur un endroit ou se concentrent selon nous les contradictions de la situation Brésilienne: le front pionnier.

Quelques notes en guise de présentation.

Le Brésil était en 2017 et selon le FMI, la 8e puissance économique mondiale. C’est un pays continent, l’un des plus grands du monde. Il compte 210 millions d’habitants dont près de 85 % résident en ville, du fait d’un exode rural massif.

Le Brésil fait partie des BRIC, avec la Russie, L’Inde et la Chine. Cet acronyme crée par un économiste de Goldman Sachs en 20011 avait pour objectif de qualifier les puissances émergentes qui semblaient pouvoir concurrencer les grands pays capitalistes dits «  développés ». On y a ajouté un S pour l’Afrique du Sud à partir de 2011 (BRICS). Les dirigeants de ces pays se réunissent en sommet tous les ans.

Le problème avec la notion de « pays émergents », c’est qu’elle est fausse. Ces pays n’émergeront pas, du moins si on entend par là rejoindre le niveau d’accumulation capitaliste des pays centraux tel que les USA, l’Allemagne, la France ou l’Angleterre. Aucun pays n’émergera2. L’immersion générale, elle, ne fait que commencer.

Plus Titanic qu’iceberg: le temps est au naufrage.

Le Brésil, n’a pas connu la même trajectoire économique que les pays capitalistes centraux. Sans revenir sur l’ensemble de son histoire, notons qu’après un essor rapide durant les années 60, jusqu’à un niveau élevé, ou près de la moitié de l’économie du pays était lié à la production de marchandise manufacturées, l’industrialisation du pays a connu un coup d’arrêt brutal, avant de s’effondrer, passant de 48 à 24 % du PIB en vingt ans.

Dans le même temps l’économie du pays se recentrait sur l’exportation de matières premières brutes ou légèrement transformées. Ainsi, le pays est premier pays exportateur de sucre, jus d’orange, café, soja, volailles, 2e de mais et d’éthanol ( transformation du sucre en carburant) 4e de porc.

Pour produire et exporter cette masse gigantesque de marchandise, le capitalisme au Brésil à bâti une immense industrie agricole. Il l’a fait selon sa nature, c’est à dire dans la contrainte, la faim, la mort.

L’ogre de l’agro-industrie dévore le pays pour chier du soja transgénique.

L’agro-industrie, ou la culture est intégrée a un processus industriel qui abouti à l’export, fait face à la culture paysanne, qui produit l’essentiel de l’alimentation du pays, autour du couple riz/haricot rouge. Ce n’est pas une cohabitation pacifique. L’agro-industrie dévore la culture paysanne, dans un mouvement général de dévastation du monde : le front pionnier du nord ouest du Brésil est la plus vaste avancée agricole de la planète.

Le mouvement de l’industrie agro-alimentaire est celui d’une armée en campagne qui progresse vers le nord-ouest, la forêt amazonienne, à chaque semis. Voici ce que donne une vision surplombante : en premier lieu, le le feu, car tout commence par la terre brûlée. Puis le riz pluvial3, qui pousse bien sur ce sol acide et aide à nettoyer la terre. Ensuite, au bout de quelques années, de l’herbe, pour les bovins, ou du soja. Un tour de plus de cette roue qui écrase, de ce mouvement, qu’Amadeo Bordiga appelait minéralisation, qui consiste à transformer la matière vivante en capital. ( Nous rappelons cela pour nous opposer au terme d’anthropisation. Ce qui est à l’œuvre c’est la transformation capitaliste du monde, qui le remodèle à son image. )

Si nous descendons des hauteurs pour arriver à échelle humaine, nous discernons la physionomie des soldats : à l’avant garde de cette armée, en marche forcée, venus finir de détruire le pays des dits  « indiens d’Amazonie », on trouve deux types de populations, originaires des mêmes terres, partageant la même infortune.

Des esclaves, embarqués dans des grands camions à bestiaux, sont balancés là, a la limite des zones carrossables. Les recruteurs, appelé « gatos» les ont trouvés dans leurs villages du Nordeste. Leurs ont promis un travail bien payé, de quoi refaire leur vie. Eux sont pauvres, souvent analphabètes. Ils ont fait mine d’y croire, et puis, vers quelle autre perspective se diriger? Alors, ils sont montés dans le camion et leurs familles ont reçu 150 euros. On estime leur nombre à plus de 80 000, concentrés autour de ce front pionnier. Sur place, ils seront prisonniers de leurs dettes, les salaires trop maigres qui leurs sont octroyés ne leur permettant pas de se fournir dans les magasins tenus pas les grands propriétaires.

A l’automne 2017, le gouvernement Temer promulgue une loi qui revient quasiment à légaliser l’esclavage4, sous la pression du bloc ruraliste. Désormais, il faudra prouver que le travail est effectué sous la menace d’une arme. Et le salaire pourra être payé au moins en partie en nature.

Sur le front, on trouve aussi des familles de paysans sans terre. La politique des assentamentos, allotissements de terres afin de compenser l’absence de réforme agraires, les a conduit ici. « Des terres sans hommes pour les hommes sans terres » disaient un slogan de la dictature. Le même qu’en Australie, aux USA : des pays qui ont en commun le génocide des populations natives… Nous y sommes, c’est ça le rêve pionnier. Ces gens, les paysans, ont une ennemie: la faim.  Elle n’est pas naturelle, cette faim, dans un pays comme le Brésil, ou la terre abonde, où si l’agriculture et l’élevage ont en moyenne occupé 41% du territoire national, c’est pour moins une part de 7% effectivement cultivés.

Car les grands propriétaires s’arrogent les meilleures terres. Et bien souvent, notamment dans le Nordeste, ils les laissent en friches. Mais, se tenant entre les paysans et la terre, il y a les armes des bandes au service de grands propriétaires. Les tueries sont fréquentes, et en augmentation.

Alors les paysans sans terre vont chercher sur le front pionnier un endroit ou cultiver du riz, surtout, comme dit plus haut, parfois du manioc ou des haricots. Cela dure une dizaine d’année, puis les terres sont achetées par des grands propriétaires qui y font pousser leur soja ou paître leurs troupeaux de vaches transgéniques. Achetées quand ce n’est pas volées,5 dans ce far-west ou dominent la loi du plus gros, du plus riche.

« [D]ans la plupart des assentamentos des fronts pionniers d’Amazonie, on constate un phénomène de substitution de colons et de concentration foncière. En effet, les premiers installés sont en général des familles pauvres et sans terre issues d’un autre front pionnier amazonien ou d’exploitations familiales en crise du Centre-Sud et du Nordeste. Cherchant avant tout à assurer leur sécurité alimentaire, manquant de capital et d’outils performants pour défricher, et n’ayant pas de titre de propriété définitif (statut de posseiro ou d‘assentado), ils pratiquent un système de culture sur abattis-brûlis (riz, manioc, haricot, maïs). Peu à peu, ils sèment du pâturage de façon à valoriser leur terrain. Après une période qui peut aller de 5 à 15 ans, une fois qu’une partie du terrain est défriché et planté en pâturage, les agriculteurs les mieux dotés en capital leur rachètent leurs terres, pour y pratiquer, le plus souvent, l’élevage bovin extensif. Les premiers occupants, et surtout leurs enfants, tendent à repartir vers un front pionnier plus récent. Par exemple, Martin Coy [1986] a montré que 63% des colons installés par l’INCRA sur des lots de 100 ha d’un assentamento du Rondônia avaient vendu leurs terres onze ans après leur arrivée, laissant place à des minifundia, juxtaposés aux latifundia aux mains des grands éleveurs » (Eloy, Tonneau et Sidersky, 2009). »

Et ainsi se maintient et s’approfondit cet ordre social, celui que justement le pouvoir brésilien défendra s’il le faut dans le sang,comme Bolsonaro l’a promis au grands propriétaires.

Rappelons qu’au Brésil, le niveau de concentration de la propriété est écrasant : 1,5 % des exploitants, 30 000 très grands propriétaires, détiennent à eux seuls autour de deux cents millions d’hectares de terres, près de la moitié de la surface agricole totale.

De l’autre côté, on trouve 4,3 millions d’exploitations « familiales », dédiées à la culture vivrière. Tout en bas de l’échelle, 3 millions de familles pauvres exploitent moins de 25 hectares, en tout 5 % de la surface agricole totale.

Les mots de Bolsonaro durant la campagne électorale brésilienne, les appels aux meurtres, à ne pas laisser un centimètre carré aux indiens, la haine et le mépris pour les paysans, pour les descendants d’esclaves, voici ou tout cela prends racine. Ce n’est pas un langage nouveau. Il est aussi vieux que l’exploitation. S’il s’affiche dans sa brutalité, c’est qu’il n’a plus le choix. C’est ce que nous allons voir maintenant.

Entends tu, le vol noir des hélicos, sur la ville…

Les vautours de la grande bourgeoisie brésilienne plane au dessus de la ville. Ils la survolent comme leurs propriétés terriennes, en hélicoptère. La ville leur appartient autant que la campagne. Les latifundiaire désertent leurs propriétés rurales pour venir habiter dans de belles maisons des quartiers résidentiels, pendant que la périphérie urbaine voient s’accumuler les bidonvilles ou s’entassent les anciens paysans. La guerre menées à la campagne les a poussé à l’exode rural, à produit une concentration urbaine énorme, essentiellement dans le sudeste, ou vit plus de 40 % de la population, soit 80 millions de personnes. Trois villes se taillent la part du lion : São Paulo, Rio de Janeiro et Belo Horizonte.

Ici aussi, il y a de l’espace dévoré par le capital qui élève partout ses barrières, organise la pénurie. Prenons São Paulo, la plus grande ville du pays, parmi les plus grandes du monde. Plus de 40 % de l’espace urbain de la commune y est constitué de terrains inoccupés, laissé en friche, pour la spéculation, pendant que s’entassent les pauvres. Parfois, le terrain trop longtemps abandonné ou pas assez gardé, est occupé. On y monte alors une favela, un bidonville qui se maintiendra si les propriétaires n’expulsent pas les squatters…légalement, ou en payant des milices. Les mêmes mécanismes en ville et à la campagne.

Mais si nous sommes à São Paulo, ce n’est pas pour y décrire la manière dont le capital produit les villes comme concentration de ce qu’il est.

Si nous sommes là, c’est que nous allons voir les boursicoteurs. En cette heure électorale, eux exultent et le cœur du capital bondit dans sa poitrine de plastique et d’électronique embarqué : les « réformes » vont s’accélérer. Au premier plan, la réforme des retraites. Les retraites constituent le premier poste de dépense de l’état… si on excepte le service de la dette, qui en représente un gros tiers. Oui, un tiers du budget de l’état Brésilien est chaque année consacrée à payer ses dettes.

Il faut bien trouver de l’argent pour les payer. C’est que l’état Brésilien est une société par actions possédées par quelques milliers des riches, pour la plupart des capitalistes locaux : la majeure partie de la dette publique est financée nationalement (85%), en devise locale (95%), via des obligations d’état émise pour une durée moyenne de sept ans.

Ces obligations, ce sont surtout les grands propriétaires terriens qui les détiennent. Ils y ont investit l’argent gagné alors qu’entre 2004-2010, le prix des matières premières était historiquement haut. Aujourd’hui, les cours sont en baisse et les créanciers sont déterminés à ne rien lâcher de ce qu’ils ont prêté à l’état…

( La suite quand nous le pourrons ; notre participation au mouvement des Gilets jaunes nous prends du temps. En guise de teasing: nous parlerons de la situation du mouvement ouvrier au Brésil, du PT, de l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro propulsée par les appétits des agro-industriels, de la crise des matières premières, des perspectives pour la suite… et de la révolution, bien sûr.)

Notes______________________________________________

1Jim O’Neill. Il s’agissait d’aiguiller des investisseurs, c’est tout l’enjeu des économistes stipendiés par des banques. A noter qu’il a déclaré en 2013 que cet acronyme était obsolète, car il ne restait plus que le C.

2. Comme nous l’écrivions il y a quelques années :

« Le capital, qui a grandi dans le centre, est parti gagner l’ensemble de la périphérie comme phénomène de prédation extérieure, exogène. Il n’y a que dans le centre que la jonction existait entre accumulation du capital d’un côté et reproduction de la force de travail de l’autre. (…) L’unification de l’accumulation du capital est de la reproduction de la force de travail, appelé par certain « développement autocentré » n’a jamais été à l’ordre du jour de la périphérie. Les tentatives les plus poussées, les capitalismes d’état Soviétique et Chinois, ont chacune volées en éclats à leur manière. Pour le dire autrement, les économies de pays aussi divers que l’Algérie, le Bangladesh, le Brésil, la Chine, l’Iran, le Mexique ou encore la Russie  etc… sont exportatrices. Elles ne produisent pas en premier lieu pour le marché intérieur, mais pour l’exportation. En retour, car cela est lié, elles sont dépendantes des importations de toutes sortes de marchandises. Le capital international est là, à l’entrée et a la sortie. Dans ce contexte, du point de vue du capital, les salaires ne sont pas considérés comme un investissement qui va de toute façon permettre d’écouler les marchandises, mais seulement comme un coût. Ce coût est alors à ajuster. »

3En champ et non en rizière.

4Les journaux ont parlé « d’assouplissement de la loi sur le travail esclave ». On pourrait ironiser sur l’utilisation du terme d’assouplissement. Mais le fond de l’affaire n’a rien de comique.

5La défense de la propriété privée est toujours celle du capitaliste. Le capital né et s’étend en expropriant de force la majeure partie de la population. «  Vous êtes saisis d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu’à la condition que l’immense majorité soit frustrée de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c’est bien ce que nous voulons. » Marx & Engels, Le manifeste du Parti Communiste.

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Un commentaire

  1. Très bon. Je suis brésilienne et et je pense qu’il est intéressant de lire sur les opinions des étrangers. Il est très difficile de constituer des réflexions ici au Brésil avec la gauche (qui est plus soucieux de faire sortir le Bolsonaro du pouvoir par des élections). La plupart des gens de gauche ici pensent à la réforme, pas à la révolution. (désolé pour mon français, je peux mieux lire mais pas écrire).

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