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Trepalium: la révolution n’aura pas lieu

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Aquaville est la cité fictive qui sert de décor à Trepalium, récente série d’Arte dont les six épisodes viennent d’être diffusés en février dernier. Une anticipation dite dystopique, en gros une contre-utopie, où les chômeurs représentent 80 % de la population et sont séparés de ceux qui ont un travail par un immense mur infranchissable. L’image d’un futur où la crise économique est poussée à un point catastrophique et où la révolte de ce prolétariat excédentaire rencontre « la forme la plus brutale du capital : sa police »1. Par ces temps de crise économique où la répression quotidienne se durcit à l’encontre des prolétaires attaqués de toutes parts dans leur condition de vie, cette projection ne semble pas si farfelue. Tout dépend alors de la forme que peuvent prendre les révoltes sociales. Toutefois, les auteurs de la série semblent avoir de sérieux doutes sur la capacité du prolétariat révolutionnaire à faire table rase du passé. (Attention spoiler).

Une fois qu’elle ne peut plus s’étendre la crise peut encore s’approfondir.

C’est la crise. Des emplois disparaissent et le chômage explose. La colère gronde, la police remplit son rôle de bras armé des capitalistes et réprime tout ça. On imagine que les attaques sur le salaire indirect se sont étendues et ont fini par aboutir à la suppression pure et simple des allocations chômage, intenables dans une société où le chômage touche 80 % de la population. Ces chômeurs sont des prolétaires structurellement excédentaires. Cela signifie qu’ils sont en trop et que la restructuration économique ne comprend pas leur réintégration. Ils n’ont à proprement parler pas d’avenir.

Toute cette population inutile aux capitalistes, représente un danger pour le maintien de l’ordre au quotidien et promet tôt ou tard de se révolter. Trente ans auparavant, le gouvernement d’Aquaville a donc pris la mesure radicale de les reléguer aux abords de la ville derrière un mur, dans un bidonville appelé « la Zone ». Devenir un « zonard » est ce qui guette tout actif qui ne remplirait plus les conditions pour travailler ou dont on n’aurait plus besoin. Par contre le chemin inverse n’existe pas.

C’est parce qu’ils considèrent que les chômeurs coûtent cher que les capitalistes les expulsent dans la Zone, où l’eau est rationnée, en plus d’être empoisonnée. Cette pénurie est organisée par l’entreprise qui règne sur la ville et emploie une grande partie des actifs. En attendant, le « city scut », une drogue à fumer qui fait oublier la sensation de soif, foisonne dans la Zone. Tout cela favorise le cannibalisme social et ne fait pas bon ménage avec la révolution.

Car bien sûr, dans la Zone une résistance souterraine reposant sur une poignée d’activistes s’organise et prend forme. On sent bien que la colère frémit et on a hâte que les zonards s’y mettent. Joyeux bordel en perspective, avec des prolos armés pour animer la fête. Mais le gouvernement va d’abord tenter d’acheter la paix sociale.

La série commence sur la libération du Ministre du Travail, otage depuis plusieurs mois des activistes de la Zone. Pour apaiser les tensions, la première Ministre annonce une mesure sociale sans précédent. Dix mille zonards vont être sélectionnés, afin d’occuper des emplois solidaires en ville, au service d’actifs. Ces emplois solidaires ne répondent à aucun besoin particulier de main d’œuvre. Chaque jour, ces zonards franchissent les check-point du mur, habillés avec une tenue qui ressemble à s’y méprendre à une tenue de prisonnier, pour se rendre chez l’actif qui l’emploie.

Les actifs obligés de les accueillir éprouvent du rejet. Pour eux les zonards sont dangereux. La première Ministre en appelle, elle, à la « réconciliation ». Mais le maintien de l’ordre et de la paix sociale est son objectif prioritaire. Qui plus est, la Banque Mondiale promet de débloquer des fonds en échange. Le contrôle de l’information et le mensonge médiatique visant à prouver que la mesure est une réussite ne masqueront pas longtemps l’éminence de l’explosion. En réalité, plusieurs zonards ont même déjà tué leur employeur.

Ce que la série nous dit du travail.

Avec un titre comme Trepalium, la série prétend à une critique du travail. Pour rappel, « trepalium » est un mot latin qui désigne au 6e siècle un instrument de torture, composé de trois pieux, auquel les voleurs et autres brigands étaient attachés afin d’y être châtiés, comprendre torturés. Étymologiquement ces brigands étaient « travaillés », du verbe latin « tripaliare », par les bourreaux du coin. De là est né le verbe travailler. Et aujourd’hui encore pour bien des gens qui bossent le turbin est une souffrance. Cadences, pression hiérarchique, peur du chômage, risque d’accidents, exposition à divers produits douteux pour ne pas dire hautement toxiques, salaires de misère, sont autant de motifs qui rappellent la violence de l’exploitation et justifient qu’on puisse y souffrir. A l’inverse, chômage vient de « caumare » qui signifie « se reposer quand il fait chaud ». Mais ça on le dit moins souvent.

A Aquaville le quotidien est réglé par le travail. Un travail au sein duquel toute idée de résistance et de solidarité ont été abolies. L’obéissance y est zélée. Avoir un travail est intégré comme un privilège qu’il faut conserver à tout prix. Dans ce meilleur des mondes, la réussite individuelle équivaut à occuper un poste dans l’entreprise qui gère l’eau. Une multinationale totalitaire dégueu, à mi-chemin entre 1984 et Gattaca, en moins réussie. Ici, le travail absurde et répétitif consiste à vérifier la qualité de l’eau en bougeant des cases sur l’écran d’un ordi étroitement surveillé.

La doctrine entrepreneuriale y est inculquée. Il faut être prêt à écraser l’autre si nécessaire pour garder son poste et peut-être gravir les échelons dans la firme. L’univers austère de l’entreprise tient aussi à ce troupeau d’automates formé par les actifs qui vont vêtus d’un costume basique avec un vieux gilet marron par dessus une chemise blanche, le tout donnant une allure de curé. Ce code vestimentaire uniforme ajouté aux taches répétitives et absurdes montrent combien l’employé n’est qu’un pion interchangeable.

Au fil des épisodes, le travail n’est en fait pas critiqué en tant que rapport social d’exploitation. Ce qui est critiqué c’est essentiellement l’aliénation des employés au travail, d’où il résulte une vie de robot dénuée de sens critique et de révolte. L’exploitation capitaliste n’est pas clairement ciblée comme étant à la racine de cette aliénation. Or, en tant que contrainte extérieure imposée au travailleur dont la survie dépend du salaire qu’il touche, tout travail salarié est aliénant. L’actif aliéné se prend les pieds dans son aliénation, et on peine à entrevoir par quelle coup de baguette magique il se mettra en mouvement pour faire péter tout ça. La série ne propose pas l’hypothèse d’un monde libéré de cette contrainte, au point qu’on se demande si le projet tacite des activistes ne serait pas un trepalium à visage humain.

Quand on arrive en ville : un coup d’état merdique en épilogue.

Avare en scènes d’émeute, la prod a misé sur les effets sonores. Quelques détonations plus tard et les activistes sont entrés dans les bâtiments gouvernementaux. Quelques plans d’ensemble nous montre une ville en train de brûler en ses quatre coins, belle comme une prise de Palais d’Hiver.

On attend un peu avec impatience le moment où les armes automatiques qu’ils exhibent depuis un moment leur servent à dégommer du bourgeois et du robocop dévolu au maintien de l’ordre. Mais le sentiment de vengeance est étrangement absent malgré trente ans d’apartheid social.

Très vite, se jettent les bases du remplacement des dirigeants, sous l’angle de la « réconciliation » entre zonards et actifs. Les mots sont les mêmes que ceux employés par la Première Ministre lors de la mise en place des emplois solidaires. Il n’y a pas de perspective de subversion de la structure sociale, on a même recours à des cadres du régimes précédent. Alors que nombre de révolutions trahies au cours de l’histoire ont mis leur temps à dévoiler leur escroquerie, l’arnaque est ici immédiate. Les trous béants dans le mur et les feux de joie insurrectionnels ne servent au final qu’un petit coup d’état démocrate.

La définition de « révolution » mise en exergue au début du sixième et ultime épisode nous met sur la piste. Bien loin du chamboulement social, l’exergue énonce : « Révolution : (nf) Mouvement d’un objet le ramenant périodiquement au même point ». Comme étalage de désillusion, difficile de faire plus clair.

Au-delà des critiques sur la qualité de la série, on en sort avec un sérieux goût amer né du décalage entre la situation d’oppression du début et le débouché de la révolte. Quel est le message ? Qu’il n’y a pas d’espoir et que les révolutions ne sont vouées qu’à mettre au pouvoir de nouveaux chefs ?

Il n’y aura pas de deuxième saison pour voir les prolos de se révolter contre le nouveau pouvoir. Amer…

1 Citation empruntée à Blaumachen dans Le temps des émeutes a commencé. http://www.blaumachen.gr/2011/04/le-temps-des-emeutes-a-commence/

A propos de Ousny Bandi

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