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Manipulations autour des chiffres : À propos du nombre de manifestants lors des journées de mobilisation.

Temps de lecture estimé : 5 minutes

Nous étions 500 000 dans les rues pour le 9 mars, 150 000 pour le 17 et nous serons surement encore plus nombreux pour les 24 et 31 mars. Pourtant à chaque journée de mobilisation cette question se pose, combien de personnes se sont retrouvées dans les rues ? Les chiffres des autorités et des organisateurs sont de plus en plus loin les uns des autres.

Depuis le début de la mobilisation, beaucoup de médias ont clairement choisi leur camp en décidant d’annoncer uniquement ceux produits par la police. Mais cette bataille des chiffres est relativement récente et a subi de fortes évolutions ces dernières années.

Quel mode de comptage

Il y a différentes raisons à cela. Tout d’abord, mais ce n’est pas la principale : le mode de comptage.  Les flics chargés de faire le décompte se postent en hauteur, souvent dans un appartement se trouvant au-dessus du cortège et comptent par « paquets ». C’est-à-dire qu’il appuie sur un bouton à chaque fois qu’ils comptent un groupe de 5 personnes. Dès que les cortèges sont un peu resserrés, il est alors impossible de compter l’ensemble des manifestants et l’estimation se fait au bon vouloir du policier. Ensuite les manifestants marchants sur les trottoirs ou se déplaçant à un rythme autre que celui de la manifestation ne sont généralement pas comptabilisés.

Les syndicats préfèrent compter par ligne en estimant un nombre moyen de manifestants par rangs que regroupe la manifestation par rapport à la largeur des rues. Le compte est plus juste dans les manifs compactes, mais cela a tendance à surestimer les rangs lorsqu’ils sont clairsemés. Lorsque les flics utilisent cette méthode de comptage, ils calculent la longueur du cortège et comptent une personne par mètre carré.

L’entrée en lice des préfectures

Mais au-delà de ces différences de méthodologies, les chiffres de manifestations sont ouvertement manipulés de manière politique et modifiés par les préfectures. On se retrouve alors avec trois chiffres différents : ceux des manifestants, ceux de la police et ceux de la préfecture. Les chiffres des flics, proposant déjà une estimation très basse, sont encore minimisés par la préfecture dans un véritable but de désinformation. Cette pratique remonte au mouvement social de 1995 où Juppé avait annoncé qu’il démissionnerait si l’on dépassait les 3 millions de personnes dans la rue.

Cet état de fait donne parfois des situations ridicules comme à l’automne 2009 où les flics ont manifesté. Les syndicats (de police) et la police étaient d’accord sur le nombre de 5 000 (pour une fois, c’est logique), mais pas la préfecture qui en avait annoncé moins de 1 000. Le pire c’est qu’à quelques exceptions près (comme celle de Paris), les préfectures ne font pas appel à des systèmes de comptage indépendant. Lorsqu’elles le font, elles choisissent rigoureusement les organismes qui donneront les chiffres qu’elle souhaite. Elle peut donc décider arbitrairement le nombre de manifestants qu’elle veut voir apparaitre dans les journaux le lendemain. Lors de grosses manifestations, on assiste parfois à des décomptes envoyés à la presse par la préfecture alors même que tous les manifestants ne sont pas encore partis en défilé.

Des chiffres de plus en plus manipulés à chaque mobilisation

Et au fur et à mesure des mouvements sociaux se succèdent les chiffres sont de plus en plus minimisés. Jusqu’en 2005, les différences entre les chiffres des « autorités » et ceux des organisateurs étaient en moyenne de l’ordre du simple au double. À partir du CPE cela passe du simple au triple, voir bien pire dans certains endroits. Pour la manif du 4 avril à Marseille, les syndicats annoncent 250 000 personnes dans les rues, la police annonce ne même pas avoir réussi à compter, la préfecture quant à elle en annonce arbitrairement 28 000.

Par contre quand le nombre de personnes dans les rues avantage le pouvoir, les chiffres sont étonnement plus serré. Lors de la manif contre l’arrivée de Le Pen au second tour en 2002, la police annonce 1.3 million de personnes et les organisateurs 2 millions.

La place de la presse

Depuis les débuts de mouvement social contre la loi travail El Khomri, une autre évolution à propos des chiffres de manif est à noter.

Pour les mouvements sociaux précédents, la totalité des médias annonçait à la fois les chiffres des syndicats et ceux de la préfecture après chaque journée de mobilisation. Lors de celle du 9 mars, c’est de moins en moins le cas et beaucoup de médias ont décidé d’annoncer uniquement les chiffres avancés par l’Etat ((C’est le cas du Huffington post par exemple : http://www.huffingtonpost.fr/2016/03/09/greve-sncf-ratp-mouvement-social_n_9415636.html?utm_hp_ref=france)). Le développement de la mobilisation a forcé beaucoup de ces médias à fléchir leur ligne éditoriale et à réintégrer les chiffres syndicaux dans les articles qu’ils ont faits après le 9 mars. Mais il est intéressant de souligner que leur première réaction a été de ne donner que les chiffres de l’État lors de la journée de mobilisation.

Mais enfin qu’est-ce que ça change ?

Tout ça pour dire que le nombre de manifestants décomptés représente de moins en moins le symbole d’une mobilisation réussi. Le thermomètre est faussé. Les autorités utilisent les chiffres pour se convaincre que la mobilisation ne prend pas de l’ampleur tandis que les syndicats les utilisent pour se persuader de l’inverse lorsqu’ils veulent mobiliser (ils peuvent également baisser les chiffres lorsque les négociations des directions ont abouti, mais qu’ils sont dépassés par leur base).

Mais l’importance d’un mouvement social ne se détermine pas par le fait de savoir s’il y a eu 1 ou 3 millions de personnes à un défilé. La dynamique du mouvement, le rapport de force instauré, le nombre de grévistes ou encore la proximité des journées d’actions et de mobilisation semble bien plus important que le nombre de personnes s’alignant dans les sages cortèges. Les millions de personnes dans les rues contre la réforme des retraites en 2010 n’ont pas permis de forcer à retirer la loi. Faute entre autres, aux grands espacements de ces journées de mobilisation et à la faible convergence des luttes.

Nous n’étions que 500 000 le 9 mars et seulement 150 000 le 17 ((même si ces chiffres sont très élevés comparé au début des mobilisations précédentes voir notre article http://www.19h17.info/2016/03/10/petite-comparaison-entre-la-journee-du-9-mars-contre-la-loi-travail-el-khomri-et-le-mouvement-cpe/)) et pourtant l’État se sent très vite menacé et choisi la répression. Nous savons déjà que nous serons encore plus nombreux le 31 mars, mais peu importe les chiffres, ce sera ce que l’on décide de faire après qui nous permettra d’accentuer le rapport de force. 

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