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La leçon du Bitcoin – Bitcoin crash #16

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Les crypto-monnaies non étatiques sont une chimère. Leur généralisation tuerait la circulation qui est une condition de leur existence. L’adoption de la technologie de la blockchain par des instances étatiques, quant à elle, n’est pas une révolution mais une simple évolution technologique. Cependant, l’engouement récent pour le Bitcoin et les autres crypto-monnaies nous apprend quelque chose sur le capitalisme contemporain.

1 Bitcoin = 5 671,63 euros au 24 septembre 2018

La monnaie inconnue

Tout d’abord, le Bitcoin, par son existence même, nous rappelle que quasiment plus personne ne comprend ce qu’est la monnaie contemporaine. Les sites qui proposent du Bitcoin se prennent en permanence les pieds dans le tapis. Voici par exemple ce qu’affirme l’un d’entre eux :

« La monnaie conventionnelle a été basée sur l’or ou l’argent. Théoriquement, vous saviez que si vous remettiez un dollar à la banque, vous pourriez récupérer de l’or (bien que cela ne fonctionne pas dans la pratique) » [1]

Ce n’est pas seulement « dans la pratique », mais bien aussi théoriquement que cela ne fonctionne plus ainsi depuis cinquante ans. Les fidèles de la crypto-monnaies ne sont pas plus au courant de ce fait que les autres et cet état d’ignorance généralisée est ce qui leur permet de croire en leur nouveau fétiche.

Le circuit sans fin de la valeur

La seconde leçon, c’est l’effet sur le capitalisme contemporain de la circulation ininterrompue de valeur. Nous avons vu que la circulation était déjà ininterrompue à l’époque de Marx : mais tous les effets ne s’en faisaient pas encore sentir de la manière dont ils sont sensibles aujourd’hui.

Depuis le début du XIXe siècle, le thésauriseur rationnel est le capitaliste. Le trésor n’est plus un tas d’or, mais un moyen de production. Pourtant, l’image du trésor demeure encore liée à celle d’une richesse entassée et mise pour un temps à l’écart de la circulation. Le trésor prend la forme d’une immense usine avec ses cheminées gigantesques, ses tonnes d’acier et de charbons et ses milliers d’ouvriers. Ce moment de la production est visiblement dissocié du moment de la circulation, et la théorie marxiste voit la valeur comme quelque chose de contenu dans la marchandise avant même qu’elle ne circule.

La restructuration du capitalisme depuis les années 1980 va modifier à la fois cette réalité et l’image que l’on en a. L’externalisation et la délocalisation sont les maîtres mots de cette période. Des parties de la production qui étaient jusque-là intégrées au sein d’une même entité vont être éclatées entre plusieurs entreprises sous-traitantes. Il peut y avoir séparation spatiale de ces activités mais on peut aussi avoir plusieurs entreprises intervenant sur de mêmes sites. On a beaucoup insisté sur l’intérêt, pour le capitalisme, de dissocier les statuts de travailleurs ayant autrefois le même employeur, et devant désormais traiter avec un patron qui n‘est plus le même que celui de leur voisin d’atelier. Mais on s’est rarement avisé que ces changements avaient aussi pour effet de raccourcir le temps d’immobilisation du capital dans la sphère de la production. Ou, pour être plus exact, que cette nouvelle organisation rajoutait des moments de circulation là où il n’y en avait pas auparavant.

Le temps d’immobilisation total du capital pour produire est aussi long mais ce temps n’est plus formé d’un bloc : il est divisé en de plus petites séquences. Quand, dans la même usine de la même entreprise, des pièces sont usinées dans un atelier pour être assemblées dans un autre, il y a peut-être déplacement des pièces d’un atelier à l’autre, mais il n’y a pas de circulation. L’atelier A ne vend pas ses pièces à l’atelier B. Mais si c’est une entreprise sous-traitante qui fournit les pièces à assembler, il y a bien circulation. La pièce produite par l’entreprise sous-traitante est une marchandise achetée par l’entreprise qui assemble le produit final. Quand on est passé, dans l’industrie automobile, du premier modèle au second, on a multiplié par là même les occasions de circulation.

Dans le cas d’une entreprise sous-traitante qui intervient au sein même du lieu de production d’une autre entreprise, la circulation de marchandises et de capitaux peut se faire sans même qu’il y ait déplacement physique de pièces. Les deux ne doivent en aucun cas être confondus : des produits peuvent se déplacer sans circuler et, à l’inverse, circuler sans se déplacer. Le déplacement est une notion physique, la circulation une notion économique.

Si la circulation infinie fait partie de l’essence du capital, elle s’est accentuée lors de la restructuration des années 1980 pour une multitude de raisons : baisse des coûts par les économies d’échelle, rationalisation de l’extraction de valeur à tous les stades de la production, attaque de la solidarité prolétarienne par la multiplication des statuts des salariés, etc.

La marchandise immatérielle

Le caractère infini de la circulation nous est toujours plus familier à mesure qu’elle s’étend. Même notre vison de la marchandise évolue. La marchandise selon Marx est « un objet extérieur, une chose » [2] : voilà une définition vaste et qui, en réalité, pourrait recouvrir bien des éléments hétéroclites. Une « chose » doit-elle nécessairement être palpable ? Dans la définition de Marx, la « chose » doit seulement, pour être marchandise, pouvoir satisfaire des besoins quelconques par ses « qualités propres ». Ces qualités ne sont pas définies et peuvent donc être de toutes sortes. Une œuvre intellectuelle peut être une marchandise et le capital, cette métaphysique appliquée, sait faire la différence entre le support matériel et la forme abstraite, et voir deux marchandises là où le sens commun n’en verrait qu’une. La marchandise immatérielle existe bel et bien : non pas que la marchandise immatérielle n’aie pas de support matériel, mais, tout simplement, son support matériel est une autre marchandise qu’elle-même.

Ces différents aspects bien réels du capitalisme contemporain ont créé de nouvelles illusions : celle de la société post-industrielle, de l’évanescence de la valeur et de la disparition des classes. Le Bitcoin en est une de plus. Jamais, au XIXe siècle, un capitaliste n’aurait accordé sa foi en un actif financier qui n’aurait pas été le représentant de solides possessions industrielles. À présent, comme sous l’Ancien Régime, on spécule avec joie sur des chimères. Il y a des raisons très concrètes à l’illusion des crypto-monnaies : la restructuration des cinquante dernières années, pour affronter la tendance structurelle à l’accumulation, a accru la circulation accélérée du capital financier dans des proportions inouïes. Les capitaux qui circulent ainsi, dans leur soif inextinguible de valorisation instantanée, s’attachent à tous les fétiches qui entretiennent l’illusion de leur perpétuation : car une telle illusion, efficiente et performative comme le sont toutes les illusions sociales, est la condition de leur existence réelle.

L’hubris du capital

Dans les années 1920, dans l’Union Soviétique naissante, Lénine avait lancé la « Nouvelle Économie Politique » : un rétablissement partiel du capitalisme pour éviter l’effondrement économique. Les Nepmen, les entrepreneurs subitement enrichis à la faveur de cette politique, avaient compris que leurs jours étaient comptés. Ils sacrifiaient le soir, dans de grandes orgies désespérées, les sommes gagnées le jour. Ils vivaient leurs derniers instants avec intensité en attendant le moment inévitable où Staline allait les liquider [3].

Le capitalisme du début du XXIe siècle semble saisit de la même fièvre. Les capitaux circulent et s’investissent dans des formes de plus en plus éphémères. L’hubris [4] du profit et de la folle dépense saisit le monde entier dans sa ronde sans fin. Les capitalistes sentent, plutôt qu’ils ne comprennent, que cela ne pourra pas durer éternellement. Et si l’effondrement de leur système ne signifie pas forcément la naissance d’un monde meilleur, cela ne change rien pour eux, car ils ne se soucient pas de ce qui leur succédera.

Ils attendent un Staline plus terrible encore que le Staline historique : le Staline abstrait des contradictions structurelles du mode de production capitaliste.

Notes

[1]  https://courscryptommanies.com

[2] « Ein äußerer Gegenstand, ein Ding ». Karl Marx, Das Kapital, Livre I, chapitre I. Traduction Jean-Pierre Lefebvre: Le capital

[3] Officiellement, la NEP fut abandonnée en 1930.

[4] Hubris: démesure.

 

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.

Dernier épisode.

 

 

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