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Corona Capital 2. Lutte de classe et pandémie

 

Ceci est la deuxième partie du texte intitulé « Corona Capital ». La première partie posait la question de la crise économique et financière du capitalisme et de ses possibilités de restructuration. Il s’agit à présent de s’intéresser aux luttes durant l’épidémie et à sa suite, au moment où la restructuration du capitalisme s’amorcera peut-être.

Les luttes de classe : reconduction ou remise en cause du rapport social capitaliste

Avant de développer cette seconde partie, quelques généralités sur la lutte de classe. Celle-ci oppose deux pôles du mode de production capitaliste : classe capitaliste et prolétariat. Ces deux pôles ne sont pas des entités sociologiques, mais les deux faces d’un même système et leur affrontement en est la dynamique. Du côté capitaliste, la lutte de classe est menée directement dans le procès de travail pour l’extraction de la plus-value mais aussi de manière très générale, puisque le capitalisme à l’heure actuelle prend en charge tous les aspects de la reproduction de la société. De même, du côté du prolétariat, la lutte de classe ne se limite pas aux conflits sur le lieu de travail, mais concerne la vie quotidienne : logement, études, papiers, conditions de vie, etc. Il faut donc comprendre la notion de lutte de classe de manière très large, englobant, dans un pôle comme dans l’autre, des formes diverses, et pas que des conflits ouverts. Du côté prolétarien, le refus du travail, certaines pratiques illégales, des actes de révolte collectifs ou individuels sont des éléments de la lutte de classe. Du côté capitaliste, le droit, la propagande, la politique sont des instruments au service de la lutte de classe.

Pour la classe capitaliste, la lutte est uniquement reconduction du rapport de classe. Le capital a un besoin absolu du prolétariat, qui est sa créature. En revanche, pour le prolétariat, la lutte de classe est double. Elle est d’un côté, comme pour la classe capitaliste, reconduction du rapport de classe, car c’est ce rapport qui fait exister le prolétariat et donne à ses représentants, les syndicalistes par exemple, leur légitimité. D’un autre côté, cependant, et parce que le capitalisme est un mode de production traversé de contradictions, la lutte de classe peut devenir une remise en cause du rapport de classe par le prolétariat.

Les luttes dans leurs débuts se pensent elles-mêmes à travers les catégories des idéologies dominantes[1]. Leurs revendications, même lorsqu’elles portent sur les besoins élémentaires, sont une forme d’intégration de la protestation à un objectif réalisable : il s’agit de demander ce que le capital peut offrir. Cependant, les luttes revendicatives, précisément parce que ce sont des luttes de classe, ont aussi la capacité de dépasser leurs prémisses. Le dépassement signifie que les revendications initiales et les représentations idéologiques qui prévalaient dans les débuts deviennent obsolètes à mesure que la lutte se développe. Passer d’une remise en cause partielle d’un élément de sa condition de prolétaire à une tentative d’abolition de cette condition ne se fait pas par une prise de conscience préalable, bien au contraire : la conscience en vient petit à petit, au fur et à mesure des avancées effectives de la lutte.

Les luttes ne sont pas homogènes, et certains aspects d’une lutte peuvent pencher du côté de la reconduction du rapport de classe tandis que d’autres penchent du côté de sa remise en cause. Ce qui semble déterminant, c’est la capacité à briser les cadres établis : s’auto-organiser, se passer des syndicats et des représentants, rompre avec les discours dominants paralysants. Avant certaines idées, ce sont certaines pratiques et manières de faire qui rendent possible la remise en cause du rapport social capitaliste au sein des luttes. Quelles pratiques ? La réponse n’est jamais une évidence. Si par exemple la grève sauvage ou l’émeute paraissent propices à provoquer les ruptures nécessaires, il faut se garder de tout fétichisme. Tout dépend du contenu dont ces pratiques peuvent être porteuses dans le contexte particulier de telle ou telle lutte.

Ici, l’objectif de la théorie révolutionnaire n’est pas d’apporter de l’extérieur des recettes à appliquer, mais de formuler des hypothèses pour répondre à cette question : quelles pratiques spécifiques au sein des luttes actuelles paraissent pouvoir conduire à une forme de dépassement ? Cela permet ensuite de prendre des initiatives pour faire vivre ces pratiques et espérer les voir se développer. Les luttes sont souvent traversées de multiples manières de faire, et s’engager pour élargir et approfondir celles qui paraissent le plus à même de conduire à un dépassement est un objectif important pour celles et ceux qui espèrent voir le monde changer de bases[2].

Cette introduction très rapide n’est là que pour poser un cadre de réflexion sur l’analyse des luttes de classe à l’heure de la pandémie[3].

La lutte de classe à l’heure de la pandémie

En moins de trois mois, la pandémie a bouleversé la vie quotidienne de milliards d’êtres humains. La lutte de classe n’a pas cessé, car elle est permanente dans le capitalisme. L’épidémie lui donne un contenu spécifique : principalement, celui de refuser de travailler dans des conditions dangereuses pour continuer à enrichir le capital.

Grèves, exercice du droit de retrait, fuite et évitement du boulot se multiplient dans les différents pays touchés par l’épidémie. En Europe, les luttes récentes se sont essentiellement concentrées sur l’amélioration des conditions de travail face au risque sanitaire. Des débrayages ont eu lieu sur ce thème en Italie à l’entrepôt Amazon de Piazencia, à la Fiat de Melfi et de Cassino, en France à l’entrepôt Amazon de Chalon-sur-Saône et à celui de Montélimar, au Carrefour de Vitrolles, en Espagne dans de nombreux centres de production d’Airbus (Getafe, Illescas, Barajas, Tablada et Albacete). Des luttes du même type sont rapportées en Irlande du Nord et en Belgique (usine agroalimentaire de Moy Park à Portadown, dépôts de bus de Liège-Verviers, supermarchés Delhaize en banlieue de Bruxelles). Ces luttes concernent les transports, la grande distribution et le commerce en ligne, mais aussi la production industrielle. Dans d’autres entreprises, la protestation prend la forme du droit de retrait des travailleurs face au danger : c’est le cas en France sur le site de General Electric, à Belfort, ou à l’usine Punch Powerglide de Strasbourg, et dans de nombreux établissements de La Poste. Enfin, dans certains cas, la revendication ne se limite pas à des mesures de protection sanitaire plus efficaces, mais vise l’arrêt pur et simple d’une production jugée « non essentielle » : ainsi, en Italie, lors de la grève à l’usine Sevel de Val di Sangro, c’est la fermeture de l’établissement qui est demandée pour une période de deux semaines[4].

Dans les prisons, les protestations et émeutes se sont multipliées face à la dégradation des conditions de détention alors que les libérations pour éviter la surpopulation carcérale, propice à la contagion, ne sont accordées que dans des proportions très faibles[5].

Ce mouvement n’est évidemment pas seulement européen : il est mondial. Des luttes ont ainsi commencé pour améliorer les conditions sanitaires dans le secteur du transport à Sao Paolo, dans des call centers en Argentine ou parmi les livreurs au Brésil[6].

Les luttes commencent souvent de manière spontanée, avant que l’appareil syndical ne se réveille : par exemple à l’usine Fiat de Pomigliano d’Arco, en Italie, une grève sauvage d’une heure est lancée face à l’absence de protections, suivie d’une grève syndicale de quatre jours puis d’un retour aux négociations. Les syndicats sont tiraillés entre les exigences de la base et leur volonté de faire appel à la « responsabilité et la solidarité » des travailleurs – responsabilité qui signifie concrètement, dans la bouche du secrétaire général d’un des principaux syndicats français, « s’en tenir aux consignes données par les pouvoirs publics »[7]. Mais, dans une période comme celle-ci, ils jouent pleinement leur rôle d’encadrement des luttes et de modération de la contestation.

La baisse de revenus liée à la suspension de nombreuses activités –chômage partiel pour les uns, suppression pure et simple du revenu pour les précaires, les auto-entrepreneurs, etc. – laisse présager de nombreuses difficultés financières à courte échéance, et a donné naissance à différentes tentatives de grève de loyer et à des mouvements « ne plus payer »[8]. Si la situation se dégrade encore, des pratiques de réappropriation ne sont pas à exclure dans certains pays. Ces luttes sont des réflexes de défense et il va de soi que l’approfondissement de la crise peut provoquer leur multiplication, avec une répression accrue dans un contexte d’urgence sanitaire qui transforme peu ou prou tous les États (« démocratiques » ou non) en États policiers.

Cependant, tant que la crise épidémique est au plus haut, le pouvoir peut utiliser une arme puissante : le chantage au danger sanitaire. Pour beaucoup de prolétaires en lutte, aller au-delà de la revendication immédiate liée au danger ou à la situation de pénurie sera difficile tant que les morts liés au coronavirus s’additionneront. Les pratiques qui remettent en cause les prémisses mêmes de la lutte risquent d’avoir du mal à se développer facilement dans la période de montée de la pandémie.

Bien sûr, il n’est pas question pour autant de renoncer à participer aux luttes actuelles, d’autant que les questions en jeu – la maladie, la vie, la mort – sont cruciales et immédiates. Ces luttes sont donc essentielles, et peuvent s’étendre à des prolétaires de tous les horizons, y compris ceux qui n’ont pas une habitude poussée de la lutte. L’idée de diffuser de l’information sur ces luttes et de coordonner cette diffusion au niveau international est un premier pas, encore très modeste face à l’ampleur de la tâche[9].

Du reste, les luttes de la période actuelle laissent entrevoir, au moins en creux, certaines perspectives de dépassement. De fait, ces luttes posent non seulement la question des conditions de travail, mais aussi celle de la raison pour laquelle on travaille. Refuser de risquer sa santé pour enrichir un patron dans un secteur soudain jugé « non essentiel », ce n’est pas encore se placer sur le terrain du refus du travail, mais c’est tout de même déjà interroger ce qui est au fondement du mode de production capitaliste : la nécessité d’échanger sa force de travail contre un salaire pour des tâches qui paraissent parfois absurdes ou « inutiles ».

Dans notre perspective, cependant, la question la plus importante est celle du devenir de ces luttes au moment où viendra la sortie de la crise épidémique.

Les luttes de classe à la sortie de crise épidémique

Une première précision. Il n’est pas question, bien évidemment, de prédire une vague importante de luttes au sortir de la crise épidémique, même si, à l’exemple du lendemain des guerres mondiales, il est toujours permis de l’espérer. Par définition, les luttes sont imprévisibles : elles surviennent quand on ne les attend pas, et prennent des formes qui sont souvent inédites. Je le répète, la théorie révolutionnaire n’a pas pour but de dire aux prolétaires ce qu’ils doivent faire, ni même de commenter ou de deviner ce qu’ils vont faire de façon autonome. La théorie sert aux acteurs des luttes pour chercher à comprendre ce qu’ils sont en train de faire.

C’est pourquoi il est utile de développer des éléments de réflexion sur l’évolution des luttes en cours, et de chercher, avec un temps d’avance, où cette évolution peut mener. Il ne faut pas hésiter à prendre le risque de formuler certaines hypothèses, quitte à reconnaître, le cas échéant, que ces hypothèses étaient erronées. L’objectif est de se mettre en situation, en tant qu’acteurs des luttes, de prendre ou de rejoindre les initiatives qui peuvent aller dans le sens d’une remise en cause du rapport social capitaliste.

Une seconde précision. Il faut évidemment être prudent avec la notion de « sortie de crise épidémique ». Non seulement il paraît évident qu’elle n’est pas pour tout de suite, mais il semble certain également qu’elle ne pourra être que très progressive. Des périodes durant lesquelles l’épidémie se résorbe pourront être suivies de retours de vagues épidémiques, avec de nouveaux confinements généraux ou partiels. Des mesures de distanciation sociale, de fermeture de certains lieux, de contrôle sanitaire poussé et de surveillance des frontières risquent de s’installer dans la durée.

Cependant, les épidémies ont une fin. La grippe espagnole a vu trois vagues se succéder en 1818-1819 avant de s’éteindre : les derniers cas ont été signalés en 1921. C’est une fin très progressive. Même lorsque l’épidémie de Covid 19 paraîtra jugulée, il faudra attendre des mois avant de savoir si un retour n’est pas possible. Ce n’est qu’un certain temps après la fin de l’épidémie que l’on saura avec certitude qu’elle est vraiment finie.

Il est probable que les États utiliseront cette particularité pour maintenir le plus longtemps possible les mesures coercitives qui ont été prises un peu partout dans le monde : il leur suffira d’invoquer la possibilité de la résurgence du virus, voire celle de l’émergence d’un autre virus pour justifier la prolongation de l’état d’urgence sanitaire. Si l’hypothèse de la première partie de ce texte est juste, la restructuration du capitalisme s’amorcera avant la fin de l’état d’urgence et les lois d’exception sanitaire seront utilisées pour imposer les réformes que cette restructuration imposera.

Tôt ou tard, cependant, le sentiment du danger de l’épidémie s’éloignera suffisamment pour que le chantage cesse d’être opérant. Comme le dit un infirmier interrogé par Le Monde du 22-23 mars : « Pour l’instant, on se tait, on fait les bons petits soldats, on va au charbon. Mais on présentera la facture à la fin. »

Dans cette période, les luttes se dérouleront alors vraisemblablement dans un contexte très particulier, caractérisé par la colère accumulée devant les manques de l’État : l’austérité qui a mis l’hôpital à genoux avant même la crise, la réduction des stocks de masques pour des raisons budgétaires, etc. On peut supposer aussi que s’exprimera la défiance face à un système économique qui, par l’intégration mondiale de la production, aura montré à quel point il peut favoriser les pénuries (de masques, de médicaments, etc.).

Il est vrai que l’évocation de cette colère contre l’État et de cette défiance envers l’économie permet moins de prédire le contenu des luttes que celui des idéologies qui se présenteront comme contestataires mais chercheront à sauver le capitalisme. La critique du personnel gouvernemental, comme si le problème était lié à tel ou tel dirigeant, la critique du capitalisme réduite à certains de ses aspects (comme la mondialisation), les propositions soi-disant « radicales » mais qui ne seront que celles de la reconstruction d’un capitalisme national, ou « local », ou « vert » s’annoncent déjà. Cependant, dès lors que l’on retient que les luttes, dans leurs débuts, se déroulent dans les termes mêmes des idéologies dominantes, on comprend qu’il est nécessaire de s’attarder un peu sur les données de celles-ci.

Tout l’enjeu est de savoir comment des pratiques nées dans les termes d’une idéologie dominante peuvent, par leur puissance effective, ouvrir une brèche dans les rapports réels et les consciences. Par exemple, on peut, dans un premier temps, refuser de payer son loyer en raison des circonstances exceptionnelles de la crise liée à l’épidémie. On justifiera cet acte par la perte de ses revenus et le marasme économique, et on supposera aussi qu’avec le retour à la normale il faudra de nouveau s’acquitter de son loyer. Mais que la grève des loyers s’étende et devienne une nouvelle norme, que le « retour à la normale » se fasse attendre, et les débats sur la légitimité même du paiement des loyers ne pourront que se multiplier. La critique du droit de propriété, qui existait déjà avant la crise mais restait cantonnée dans une position marginale et abstraite, c’est-à-dire sans aucune conséquence effective, peut prendre alors une tout autre dimension. Les discours de remise en cause de la propriété privée répondent désormais à une pratique devenue massive et peuvent donner à cette pratique les moyens de s’approfondir encore.

De même, il y a déjà de nombreuses grèves actuelles qui ont pour thème le danger pour les salariés de poursuivre le travail dans des secteurs de production jugés « non essentiels ». La justification de ces grèves est, au départ, liée au contexte particulier de l’épidémie : la production de telle ou telle marchandise est jugée non essentielle par rapport aux urgences de la maladie. Cependant, là encore, si ces grèves se généralisent, et si parallèlement le « retour à normale » pré-épidémique se fait attendre ou semble impossible, la question de l’utilité de la production, et de la nécessité d’y travailler pour un salaire, pourrait se poser dans des termes très différents. Des pratiques de refus du travail nées dans des circonstances particulières peuvent, en se généralisant, commencer à se détacher desdites circonstances.

Les luttes encadrées par les syndicats ont moins de chances de voir ce type de pratiques se développer que les luttes auto-organisées : ce sont donc ces dernières qu’il faut d’ores et déjà rechercher, analyser, scruter d’un point de vue théorique, afin de formuler, en temps et heure, les hypothèses les plus pertinentes sur les initiatives auxquelles il sera intéressant de se rallier en tant que prolétaires en lutte.

Et après ?

Ce texte, par définition, ne saurait avoir de conclusion. Plutôt qu’à un résultat, il mène à une réflexion, celle sur les hypothèses qu’il convient de faire à propos de l’évolution des luttes. Il espère avoir attiré l’attention des camarades du monde entier sur une certaine méthode pour arriver à formuler lesdites hypothèses.

 

Notes

[1] Car il n’y en a pas qu’une. Bien qu’elles s’affrontent entre elles, toutes sont également capitalistes.

[2] Il ne s’agit pas pour autant de mépriser les luttes que l’on jugerait incapables de produire un dépassement. D’abord parce que, pour le prolétariat, la lutte est souvent liée à des besoins immédiats, et qu’il ne s’agit pas de considérer ces besoins comme négligeables. Ensuite, parce que la défaite engendre la défaite, tandis que la victoire, même sur des revendications partielles, est porteuse de dynamiques futures. Enfin, parce que certaines luttes qui ne payent pas de mine dans leurs débuts peuvent réserver parfois d’étonnantes surprises.

[3] Pour de plus amples développements sur le sujet, voir Léon de Mattis, « Critique en actes du capital », Utopie 2020, troisième partie, à paraître.

[4] Voir la cartographie sur le site classeenlutte

[5] Cartographie des luttes en prison en Europe.

[6] Voir sur site de Fever

[7] « Tou.te.s responsables et solidaires face au coronavirus », déclaration de Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, sur le site du syndicat

[8] Par exemple sur Facebook

[9] Voir le site Fever

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